Un maître de la mystique : Saint Jean de la Croix

Un maître de la mystique : Saint Jean de la Croix par Camille-Jean Izard

Camille-Jean Izard est théologien, lauréat de l’Académie des sciences et de l’Académie nationale de médecine. Il a aussi dirigé en tant que chimiste et biologiste (de 1966 à 1984), le Département de recherche de la Seita, la Société nationale d’Exploitation Industrielle du Tabac et des Allumettes et a signé, aux PUF en 1982, le Que sais-je ? sur Le Tabac. Il est Docteur en Sciences, diplômé de l’Université de Toulouse en Agronomie. Après avoir suivi un enseignement en théologie à l’Université de Strasbourg et un doctorat en Sciences religieuses, il devient Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris (Spiritualités et Mystiques).
Camille-Jean Izard a dirigé de nombreuses recherches et a publié une multitude d’articles de référence en théologie. Celui qu’il a écrit pour Phaéton a été conçu comme une invitation à découvrir Saint Jean de la Croix, un des plus grands écrivains chrétiens de l’Espagne du Siècle d’Or. On considère aujourd’hui « ce docteur » comme un Maître de la mystique par l’excellence de son expérience poétique. Il a entretenu avec Sainte Thérèse d’Ávila une confiante collaboration amicale pour la réforme du Carmel. Son oeuvre ne contenant aucune citation, il fut longtemps considéré comme un « autodidacte spirituel ». Cependant, de nombreuses recherches ont montré qu’il fut probablement influencé d’abord par les thèses néo-platoniciennes du Pseudo Denys l’Aérophagite (ve siècle ?) puis par les mystiques rhéno-flamands du Moyen Âge mais aussi par la pensée arabo-andalouse. Seul l’état contemplatif, au-delà de la méditation, le retient d’un dépouillement absolu, seul gage d’une union divine. Son itinéraire mystique est d’abord un enfoncement dans une nuit dite passive pour vivre une ascension, par la foi, dans une nuit dite active avec un Être au-dessus de toute formulation. Jean de la Croix présente l’Amour au coeur de son union avec le Christ, Verbe incarné, époux de l’âme et s’inscrit dans une tradition de mystique nuptiale d’extase en fournissant des métaphores parfois très hardies. Les pages les plus profondes où il a évoqué cette notion d’union divine, que les théologiens nomment « état théopatique », ont disparu du fait de la radicalité violente de l’Inquisition.
Aucun ouvrage de Jean de la Croix ne fut publié de son vivant.

…quant aux visions et révélations du Seigneur. Faut-il s’en glorifier, s’enorgueillir ? Cela n’est pas bon sans doute. Je connais un homme en Christ qui fut ravi jusque dans le paradis… : était-ce en son corps ? Était-ce hors de son corps. Je ne sais. Dieu le sait. Il entendit des paroles ineffables
qu’un homme ne doit pas redire.

(Épîtres de Paul aux Corinthiens II, Visions et Révélation – XII, 1 à 4, extraits).

Il y a plus de trente ans, à l’occasion d’une mission scientifique au
Japon, quelle ne fut pas ma surprise, à la Sophia University de Tokyo(1),
d’entendre un de mes interlocuteurs me faire part de la réflexion d’un maître du bouddhisme zen :
— « je ne comprends pas ce que viennent chercher ici les Occidentaux alors qu’ils ont Saint Jean de La Croix… ! ».
En Asie, la réputation de San Juan de la Cruz ne s’arrête pas là…! En effet, pour l’hindouisme, la mystique et l’enseignement de Saint Jean de la Croix sont de l’ordre du yoga suprême. Son œuvre, dont la portée est universelle(2), retient toujours l’attention non seulement des théologiens de la mystique mais aussi celle des spécialistes de la recherche sur les modification des états de conscience, de la psychiatrie ou de la psychanalyse, partout dans le monde.

Saint Jean de la Croix(3), né Juan de Yepes Álvarez le 24 juin 1542 en Espagne (Fontiveros – Provincia de Ávila), est décédé le 14 décembre 1591 (Úbeda – Provincia de Jaén).

Après des études à l’Université de Salamanque(4), il est ordonné prêtre en 1567 et pense se retirer chez les Chartreux. À ce moment-là, il rencontre Sainte Thérèse d’Ávila (1515-1582) qui comprend, dans l’instant, qu’elle est en présence d’une personnalité hors du commun. La Sainte voulant l’associer à la réforme du Carmel qu’elle a entreprise, Jean de la Croix va alors s’occuper de l’Ordre des Carmes Chaussés(5) afin de restaurer la Règle primitive très stricte dite des Carmes Déchaux(6). Cette réforme lui vaudra d’être enfermé dans un couvent de l’Ordre à Tolède. Après des mois d’humiliation au cours d’une détention extrêmement difficile, il s’échappe et retrouve sa liberté… mais une liberté toute relative car certains de ces écrits attirent l’attention de l’Inquisition(7).

Mystique et homme d’action, Juan de la Cruz est aussi l’un des plus grands poètes d’Espagne. Homme aux talents artistiques nombreux, il dessine notamment, à Ávila, en 1575, un magnifique croquis à la plume dit Christ en Croix dont s’inspira Salvador Dalí .

Saint Jean de la Croix a vécu en un siècle particulièrement riche en événements… Luther (né en 1483) meurt en 1546. Le Concile de Trente est à l’oeuvre(8). Bartolomé de las Casas (1484-1566) publie son Histoire de la destruction des Indiens(9). Condamné par Calvin (1509-1564), Miguel Servet(10) meurt sur le bûcher. L’Inquisition sévit en Espagne et les autodafés se multiplient. En 1588, Rome déclare l’Infaillibilité de la Vulgate, la traduction latine de la Bible. À cette époque, il convient de mentionner aussi les guerres de l’Espagne avec la France, les guerres avec les Flandres, la révolte des Morisques de Grenade, la guerre avec
les Turcs et la bataille de Lepante (1571), le raid du corsaire anglais Drake (1540-1596), à Cadix, et la riposte désastreuse de l’Espagne…

Qu’en est-il de l’enseignement de Saint Jean de la Croix ? Au-delà de ses Avis, Billets et Lettres, que les religieuses conservaient en secret, à l’abri d’une éventuelle enquête de l’Inquisition, l’essentiel est contenu dans ses quatre poèmes : La montée au Carmel(11), La nuit obscure, Le cantique spirituel, La vive flamme d’amour. Saint Jean de la Croix estimait que ses poèmes inspirés se suffisaient à eux-mêmes. Il n’a écrit leurs Commentaires qu’à la demande réitérée des Carmélites. Une exception cependant : La vive flamme d’amour, d’une grande beauté, a été commentée à la demande d’une laïque intéressée par la Réforme du Carmel, Ana de Peñalosa. Ces poèmes traitent de l’union, de la
plénitude et de la transformation de l’âme en Dieu.

En una noche oscura(12)
– Strophe I –
En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada,
¡oh dichosa ventura!
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada.

Les deux traductions proposées montrent l’extrême difficulté de l’interprétation du castillan par le français mais également toute l’ambiguïté du texte original.
Dans la première version, homodiégétique, c’est Saint Jean de la Croix lui-même qui sort de sa maison sans que son aventure soit remarquée. Il est comblé d’angoisses (culmen en latin évoque une montée) par la nuit dans laquelle, il suit un chemin pour une heureuse aventure : l’ascension (por la escala…) de son âme est mise « en scène » à la strophe suivante…
Dans la seconde version (in OEuvres spirituelles du bienheureux père Jean de la Croix, Cyprien de la Nativité de la Vierge), qui sert souvent de référence, c’est l’âme du poète qui parle et qui sort sans être vue dès le début du poème

I- Par une nuit obscure,
ardente, comblé d’angoisses par les désirs
oh ! l’heureuse aventure !
je sortis sans qu’elle soit remarquée
à l’instant où ma maison se trouvait accoisée.
[…]

II- Par une nuit obscure,
ardente d’un amour plein d’angoisses
oh ! l’heureuse fortune !
je sortis sans être vue,
ma maison étant désormais accoisée.

[…]

Le fondement de la pensée sanjuaniste est l’Évangile prise au sérieux et tout particulièrement les paroles, les mots d’ordre de Jésus qui sont durs à entendre et plus encore à mettre en pratique, jour après jour. Pour Saint Jean de la Croix, il faut tout abandonner pour marcher avec le Christ, dans l’amour, vers le Père.
Jean de la Croix a condensé toute sa pensée en deux mots : Todo, Nada. N’être plus Rien pour posséder Tout en Dieu. Tout. Rien. Dans l’un de ses poèmes composé dans la solitude d’un cachot de l’Inquisition à Tolède, il affirme qu’il n’y a qu’un chemin pour le juste : celui de la foi. « Bien, sais-je la source qui jaillit et fuit, mais c’est de nuit ? ». La nuit de la foi seule permet d’approcher Dieu, d’avancer vers lui sans jamais l’atteindre dans son Essence. Cette marche vers ces hauts sommets de la vie spirituelle où, dira-t-il, il n’y a plus de chemin pour le juste, est à situer sur le « chemin étroit » dont a parlé Jésus.

Dans ses œuvres, notamment La montée au Carmel et La nuit obscure, Jean de la Croix expose magistralement et longuement les étapes de la dynamique de cette marche par le sentier du Todo y Nada. Il distingue deux périodes. La première correspond à un processus actif : le sujet décide de suivre au plus près les instructions des Écritures dans la perspective des Béatitudes à venir. Les gratifications sont là, nombreuses, l’oraison est facile. Dieu parle et, lorsque parfois la prière est très intériorisée, l’Inconscient peut se manifester, des scènes vécues ou non surgissent… le sujet « sent » que Dieu l’aime et goûte les fruits de son ascèse. Mais voici que la prière devient de plus en plus difficile et de moins en moins gratifiante. Dieu a pris désormais les commandes et le sujet est entré dans la deuxième période que Jean de la Croix nomme processus ou voie passive. C’est alors la nuit de la détresse et de l’incompréhension. Il n’y a plus d’espérance. La souffrance spirituelle est intense voire insoutenable. Confronté au néant de sa
vie et au silence de Dieu, le sujet pense qu’il est damné. Les avis, les conseils des proches augmentent encore la douleur. Pour mieux comprendre, le Todo y Nada de Saint Jean de la Croix, le livre de Job, qui évoque assez bien cette situation, est à consulter puis à méditer (e. g. 3- 1, 11 & 42).

La question qui se pose est alors de savoir si le sujet relève de la psychopathologie. Jean de la Croix n’ignore pas le problème. Aussi donne-t-il quelques indications, des signes qui permettent de trancher. S’il s’agit d’une action de la grâce, le sujet ne parle pas facilement de sa vie intérieure sauf à un conseiller spirituel en qui il a confiance ; son humilité surprend. Sa compassion, sa charité semblent n’avoir aucune limite. De plus, il se sent indigne des grâces que Dieu lui accorde…
Jean de la Croix analyse l’attitude du conseiller spirituel, de celui qui prend en charge le sujet. À juste titre, il est très réservé mais très sévère avec ces « directeurs » qui n’ont pas quelque expérience en la matière ; ils vont sur un terrain inconnu pour eux et donnent des avis qui n’ont rien à voir avec la situation réelle du sujet et leurs conseils restent dans le champ classique de la Cure d’âme.

C’est, dit Jean de la Croix, comme si un aveugle prenait en charge un autre aveugle » (Matthieu, XV, 14 : « ils tombent tous deux dans le fossé »). Dans La montée au Carmel, il insistera : « la foi est le seul chemin qui peut conduire et unir à Dieu ».

Certains théologiens, dont Karl Barth (1886-1968), trouvent le mysticisme « inquiétant » et se méfient de tous les mots qui se terminent en « isme ». Mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir, de crainte d’une fusion en Dieu. Le mot union – union à Dieu – est un mot piège. Al-Ghazâli (1058-1111) a bien mis les choses au point à propos des visions mystiques(13). Pour ce grand Docteur de l’islam(14),
ceux qui vivent des visions intérieures ne voient aucune chose sans voir Dieu en même temps ; mais Dieu reste caché par l’éclat même de sa clarté : « […] les mystiques peuvent s’exprimer, dans la violence de l’extase, en termes de fusion avec Dieu […] mais ils savent bien que ce n’était pas une véritable identification […] l’homme parfait est celui chez qui la lumière de la conscience n’éteint pas celle de la piété scrupuleuse.

(1) Fondée en 1549 lors de la visite de Saint François-Xavier au Japon puis devenue école spéciale de la Compagnie de Jésus en 1913, elle est aujourd’hui une des plus prestigieuses du Japon.
(2) Traduite en français, pour la première fois, en 1610, à Bordeaux, par des prêtres séculiers.
(3) Qui appartenait à l’Ordre des Carmes Déchaux, fut béatifié en 1675 par le Pape Clément X, canonisé par Benoît XIII en 1726 puis déclaré Docteur de la théologie spirituelle et mystique de l’Église Catholique Apostolique et Romaine en 1926 par Pie XI.
(4) Fondée en 1218, la première d’Espagne est celle de Palencia en Castille.
(5) Nommés ainsi car les Carmes portaient des chaussures.
(6) Ils allaient pieds nus dans des sandales – la descalvez fut le signe extérieur de la nouvelle observance – les deux congrégations ne retrouvèrent leur unité qu’en 1875 – il n’y a en France que des Carmes
Déchaux restaurés à Bordeaux en 1830.
(7) Qui le considéra comme un alumbrado, un illuminé
(8) Relatif à la Réforme protestante, convoqué par le Pape en 1542, il se termine en 1563.
(9) On nomme Controverse de Valladolid, le débat qui l’oppose, au cours des années 1550-1551, à
Juan Ginés de Sepúlveda, (1490 -1573).
(10) Théologien et médecin, (1511-1553).
(11) Dans lequel il dessine les chemins de l’union avec Dieu.
(12) La Revue Phaéton invite le lecteur à se reporter au cahier de poésie de ce numéro dans leque est publié un texte intitulé également Dans la nuit obscure et écrit, cinq siècles avant Saint Jean de la Croix, par La Wallâda (Wallâda bint al-Mustakfi – xe siècle), poétesse de Cordoue, Princesse omeyyade, fille du Calife, Muhammad III. Dans la nuit obscure qui garde au mieux ses secrets… écrit la poétesse dont seulement quelques fragments demeurent. Avec le poète Ibn Zaydûn, elle brûlait d’un amour sans mesure son âme dans le secret du Jardin al-Zahrâ (Azahara ou Jardin de la fleur d’oranger dans l’ancienne Médina de Cordoue). Passionné d’histoire et de littérature, Saint Jean de la Croix, qui fut Vicaire d’Andalousie et confesseur de certains musulmans convertis, connaissait bien les poètes d’al Andalus. Au iie siècle, le philosophe « grec » Apulée, d’origine berbère (il inspira Voltaire pour écrire Candide), interpelle aussi au Livre XI de ses Métamorphoses (L’âne d’or 23 & 24) lorsqu’il évoque les mystères de la déesse Isis : « peut-être, lecteur désireux de t’instruire, te demandes-tu quel est le culte dédié à la déesse… ? Je l’écrirais, si cela n’était pas secret… mais sache que je suis allé jusqu’aux portes de la mort. J’ai foulé le seuil et je suis revenu transformé par la grâce de tous les éléments. Dans la nuit obscure, j’ai vu briller le soleil… » Le poème de Saint Jean de la Croix, est tel un écho : « par une nuit obscure, en secret, seule la lumière qui brûle dans mon coeur me guidait… ».
(13) On ne le confondra pas avec le sunnite Mohammed al Ghazali al Saqqa, 1917-1996.
(14) Mystique musulmane, aspects et tendances, expérience et techniques, G. C. Anawati et L. Gardet, éd. Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1976.

Saint Jean de la Croix dit Le Saint du Carmel en quelques dates

  • 1515 – Naissance de Thérèse de Cepeda y Ahumada, Sainte Thérèse d’Ávila.
  • 1516 – Charles I d’Espagne (Charles Quint) devient roi de Castille et d’Aragon.
  • 1517 – Publication des thèses de Luther contre les indulgences.
  • 1527 – Naissance de Philippe II.
  • 1534 – Ignace de Loyola prononce ses voeux à Montmartre.
  • 1542 – Naissance le 24 juin de Juan de Yepes Álvarez à Fontiveros (Province d’Ávila) en Espagne. Son père, Gonzalo de Yepes est un tisserand (selon certains auteurs d’ascendance juive). Sa mère, Catalina Alvarez, une ouvrière d’origine morisque. Le couple a trois enfants : Francisco, Luis et Juan.
  • 1545 – Mort de son père – Grande misère familiale. Concile de Trente.
  • 1547 – Naissance de Cervantès. Adoption par la Cathédrale de Tolède des Statuts de pureté de sang. Mort de son frère Luis. Juan est placé dans un orphelinat. Travaille pour survivre dans les
    hôpitaux puis comme peintre, maçon.
  • 1550 – Controverse de Valladolid (débat théologique entre De las Casas et Sépulvéda).
  • 1551 – Élève au Collège de la Doctrine à Medina del Campo puis acolyte à l’Église Sainte Marie-Madeleine.
  • 1554 – Publication en espagnol des Confessions de Saint Augustin.
  • 1556 – Mort d’Ignace de Loyola. Avènement de Philippe II.
  • 1559 – Établissement du Nouvel index inquisitorial. Suit des cours, jusqu’en 1563, au Collège des Jésuites de Medina del Campo.
  • 1560 – Premières « visions » de Sainte Thérèse d’Ávila qui décide de fonder des couvents obéissant à la Règle primitive du Carmel.
  • 1562 – Guerre dite de Religion en France. Fondation du premier Carmel Réformé à Ávila.
  • 1563 – Intègre l’Ordre des Carmes Chaussés de Medina del Campo sous le nom de Jean de Saint Matthias.
  • 1564 – Étudiant à l’Université de Salamanque : philosophie et théologie. À la fin de son cursus, rédige un mémoire sur le mysticisme.
  • 1567 – Ordination à Salamanque. Première messe à Medina en présence de Sainte Thérèse d’Ávila venue le rencontrer pour lui proposer de fonder une congrégation masculine du Carmel qu’elle reforme (Carmes Déchaussés).
  • 1568 – Prend le nom de Saint Jean de la Croix. Deuxième rencontre avec Thérèse d’Ávila. Elle dit de lui : le frère Jean est une des âmes les plus pures que Dieu a créées… Sa Majesté lui a donné une sagesse céleste. Après des mois de pénitence, de jeûne et de travail, fonde son premier Couvent Déchaussé à Duruelo (que Thérèse d’Ávila a baptisé Bethléem) où il est Maître des
    novices. Vie monastique avec Antoine de Jésus.
  • 1569 – Soulèvement des Morisques de Grenade (écrasé en 1571
  • 1570 – Après Tolède, Thérèse d’Ávila fonde le Couvent Déchaussé de Salamanque puis d’Alba de Tormes. Il rejoint le Carmel Déchaussé de Pastrana. L’un et l’autre bénéficient alors des
    faveurs du Roi d’Espagne et de la protection de Rome.
  • 1571 – Bataille de Lépante. Nommé Recteur du nouveau Collège reformé d’Alcalá de Henares.
  • 1572 – Devient le Confesseur de Sainte Thérèse d’Ávila au Couvent de l’Incarnation.
  • Massacre de la Saint Barthélemy.
  • 1573 – Première rédaction par Sainte Thérèse du Chemin de perfection.
  • 1574 – Début du conflit entre les Carmes Chaussés et Les Carmes Déchaux. Fonde avec
    Thérèse d’Ávila un nouveau Carmel à Ségovie.
  • 1575 – Première séquestration : à Medina par des Carmes Chaussés puis libéré grâce à l’intervention du Nonce. « Vision » du Christ en Croix qu’il représente « d’en haut ». Lors de la fondation du couvent de Beas de Segura, rencontre avec Anne de Jésus de Lobrera, prieure de Grenade et future dédicataire du Cantique spirituel.
  • 1576 – Les Carmes Chaussés d’Espagne revendiquent une plus grande indépendance : Sainte Thérèse est assignée à résidence à Tolède.
  • 1577 – L’Ordre des Carmes se réunit à Plaisance en Italie et déclare « rebelles » les Carmes Déchaussés. Deuxième séquestration : il est enlevé (en secret) dans la nuit du 2 au 3
    décembre puis conduit au Couvent des Carmes Chaussés de Tolède. Refuse de renoncer à la Réforme du Carmel. L’Inquisition veut le faire passer pour un alumbrado.
  • 1578 – Après neuf mois dans un cachot (sans voir le jour, régulièrement frappé, sans aucune nouvelle de l’extérieur, sans accès à la lecture de la Bible… ce qu’il nommera « la nuit de la foi »), il s’évade le 17 août. Commence à écrire Le Cantique spirituel. S’enfuit à Jaén. S’installe au Couvent du Calvario dans la Sierra Morena en Andalousie. Il est excommunié.
  • 1579 – Le 24 juin, grand autodafé des alumbrados à Llerena. Le même jour, inaugure le 24 juin un collège carmélitain à Baeza. Débute la rédaction de La nuit obscure et La montée du Carmel.
    Dessine le Croquis de la Montée du Carmel dans lequel il montre que parmi les divers chemins pour parvenir à l’union avec Dieu un seul prévaut : le Rien (le détachement) pour parvenir au Tout. Écrit aux Carmélites de Beas des Billets et un Commentaire de son
    Cantique spirituel.
  • 1580 – Sa mère meurt de la peste. Le Pape signe un décret qui distingue Carmes Chaussés et Déchaussés.
  • 1581 – Dernière rencontre avec Sainte Thérèse avant son décès (le 4 octobre à Alba de Tormes) qui lui demande de fonder un nouveau monastère à Grenade avec Anne de Jésus.
  • 1582 – Vit avec son frère Francisco au Covento de los Martires dont il est prieur. Écrit de nombreuses Lettres aux religieuses (dont à Marie de la Croix), des Avis ou Traités dans lesquels
    il explique sa fides.
  • 1583 – Les Carmes se réunissent (à Almodóvar). Nommé Prieur de Grenade. Confesseur de nombreux musulman convertis.
    1584 – Compose La vive flamme d’amour à Grenade. Ana de Peñalosa lui demande de commenter ses poèmes. Il pense que ses textes lui sont inspirés par l’Esprit Saint.
  • 1585 – Devient Vicaire de l’Andalousie.
  • 1586 – Rencontre Marina de San Angelo.
  • 1587 – Sur décision du Pape, l’Ordre des Carmes Déchaux devient une Congrégation à part entière.
  • 1588 – Défaite de l’Invincible Armada. Préside La Consulta (Tribunal d’arbitrage de l’Ordre). Publication à Salamanque des oeuvres de Sainte Thérèse d’Ávila.
  • 1589 – Devient Prieur de Ségovie. Ses adversaires veulent le faire à nouveau passer pour un alumbrado.
  • 1590 – On lui retire toutes ses charges et fonctions. Se réfugie au Couvent de la Peñuela en Andalousie. Son principal opposant, dénommé Nicolas Doria repend la rumeur selon laquelle
    Jean de la Croix avait des relations amoureuses avec les Carmélites. Il se voit contraint de détruire de nombreux écrits que l’Inquisition aurait jugés hérétiques.
  • 1591 – Tombe malade (grave érysipèle). Il est, semble-t-il, volontairement très mal soigné et mutilé à Úbeda. Dit à son confesseur être submergé par la souffrance. Décès le 14 décembre
    (49 ans) : avant de mourir demande qu’on lui lise Le Cantique des Cantiques. Son corps repose au Carmel de Ségovie.

… et pour aller (beaucoup) plus loin…
OEuvres spirituelles du bienheureux père Jean de la Croix, Cyprien de la Nativité de la Vierge, 1561 pages, éd. Desclée de Brouwer, Paris 1949. Ouvrage fondamental pour une connaissance précise de la vie et de l’oeuvre de Saint Jean de la Croix.
Vida y obras de San Juan de la Cruz, Crisogono de Jésus O.C.D. Biblioteca de Autores Cristianos – Madrid MCCMLXXII.
Obras de San Juan de la Cruz, par le P. Silverio de Santa Teresa, Burgos 1929-1931.
Initiation à Saint Jean de la Croix, François de Sainte Marie, Paris 1944.
Saint Jean de la Croix, Bruno de Jésus-Marie, Paris 1961.
Thérèse d’Avila et Saint Jean de la Croix, Oeuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade. Bibliographie complète.
Et aussi… Petite vie de Saint Jean de la Croix, Bernard Sesé (Membre correspondant de la Real Academia Española), éd. Desclée de Brouwer 1990.

Sommaire Phaéton 2017

Sommaire de la revue Phaéton Septembre 2017
Définition de Phaéton P. 08
Phaéton, extrait Opéra de Lully
Illustration : La chute de Phaéton, tableaux de Rubens P. 11
Éditorial de Pierre Landete P. 17
Goya, Aún aprendo P. 282
Rodolphe Vignes, Doctus regent Gabriel de Tarega P. 19
ou le médecin oublié de Bordeaux
Charles-Henri Cuin, Les vendanges bordelaises de Durkheim P. 29
Gérard Hirrigoyen et Amélie Villéger, P. 45
L’apport d’Emile Durkheim* à la connaissance de l’entreprise familiale
*Durkheim s’est révélé et a assis sa notoriété à Bordeaux. Il a dispensé en 1892 à la faculté de droit
un cours sur la famille conjugale. On fête le centenaire de sa disparition en 2017
Bertrand Favreau, L’inauguration P. 57
Elodie Pozzi, Mathématiques P. 73
Gérard Boulanger, Aristide de Souza Mendès P. 81
Photo : Laetitia Felici

Cahier de Poésie
Gravure : Les Piliers de Tutelles
Passage à Bordeaux
Illustration : Nature Morte et bouteille vide, Geneviève Larroque
Merles blancs
Les singes de Sébastien Chevalier
Michel Wiedemann, Les armoiries de Bordeaux, une girouette politique
Patrick Rodel, Mauriac et Bordeaux
Illustration : La Cité du vin
C. Alves, Environnement à Bordeaux
Véronique Saint Ges, Des jardins ouvriers aux jardins partagés
Etienne Rousseau-Plotto, Ermend Bonnal, un musicien de Bordeaux
Carles Diaz, Monvoisin
Ronald Savkovic

Marges
Illustration : De la Rocca

Nouvelles
Une nouvelle de Stéphanie Benson
Bernard Clavel, Contes et légende du bordelais, Bacchus et les Chartrons
Rome Deguergue, Vue sur Garonne
Marie Luce Ribot
Hugo Layan, Hommage à « Tiber »
Fred Georges, billet sur le droit des étrangers
Pépites Bordelaises…
Questionnaire de Proust : Brice Nougaret
Auto portrait + Bicentenaire BX Goya 1946
Biographies des membres du Comité de parrainage P. 305
Biographies des membres du Comité de lecture P. 308
Biographies des correspondants P. 311

Parrainages
Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite d’économie
Gérard Boulanger, avocat et historien
Concha Castillo, chorégraphe
Jacques Demorgon, sociologue
Gérard Hirrigoyen, directeur de l’IRGAE et de l’Université Montesquieu de Bordeaux
Camille Izard, théologien
Joël July, professeur de lettres modernes
Pierre Léglise-Costa, linguiste
Claire Mestre, anthropologue
Philippe Méziat, critique musical
Elodie Pozzi, mathématicienne
Patrick Rödel, philosophe
Libor Sir, photographe
Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine, neurochirurgien.
IN MEMORIAM
Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre

Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite d’économie
Gérard Boulanger, avocat et historien
Concha Castillo, chorégraphe
Jacques Demorgon, sociologue
Gérard Hirrigoyen, directeur de l’IRGAE et de l’Université Montesquieu de Bordeaux
Camille Izard, théologien
Joël July, professeur de lettres modernes
Pierre Léglise-Costa, linguiste
Claire Mestre, anthropologue
Philippe Méziat, critique musical
Elodie Pozzi, mathématicienne
Patrick Rödel, philosophe
Libor Sir, photographe
Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine, neurochirurgien.
IN MEMORIAM
Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre

Comité de lecture
Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite en sciences économiques à l’Université de Bordeaux
Marie-José Cameleyre, ingénieur en sciences humaines
Pierre Landete, avocat
Suzanne Robert, animatrice radio et comédienne.
IN MEMORIAM
Henri Martin, Libraire et éditeur.

Correspondants
Chili : Carles Diaz
Espagne : Carlos Loureda
Ile Maurice : Gillian Geneviève
Liban : Michèle M. Ghiaros
Madagascar : Jean-Michel Perdigon
Pérou : Ronald Vega

Responsable du site internet : Hélène Regnaud

Directeur de publication : Pierre Landete, fondateur de Phaéton.

Sommaire Phaéton 2016

Le sommaire de la Revue Phaéton 2016

Définition de Phaéton  p.08
Phaéton, fils d’Hélios  p.11
Éditorial de Pierre Landete  p. 17
« Dalí et son jeune léopard », photographie de Libor Sir p.21
Un maître de la mystique : St. Jean de la Croix, Camille-Jean Izard  p.23
L’homme antagoniste, Jacques Demorgon  p.33
Juana de Asbaje y Ramirez (1648-1695),
une æuvre entre deux mondes, Paule Béterous   p.71
Comparer le «niveau d’éducation» des populations,
comment et pour quoi faire ?, Christophe Bergouignan  p.87
Déploiement, dévoilement, dévoiement dans
À la recherche du temps perdu : le cas Charlus, Olivier Giron p.103
Ellul pour les (pas si) nuls !, Patrick Chastenet  p.133

Cahier de Poésie
Écrits de femmes  p.157
« Elles », dessin d’Evelyne Petiteau  p.158
Merles blancs   p.199
« Bird-tori » et « Dog-Inu », photographies de Roberto Giosta   p.232
La parole-fantôme : un écho hanté, Sophie Jaussi   p.235
Le tigre et le papillon, Claire Mestre, illustration de A. Theval   p.253
Autoportrait entre Thalie et Mélpomène, photographie de Guillaume Romeguere  p.258
Sur les prés et dans les temples : le rugby !
Mary Chestnut, Benoit Labeuchigue et André Tempon  p.259
La Ùltima flor, Ronald Vega (traduction en français de Pierre Landete) p.275
« Le Palais de la couronne », photographie de Pierre Feytout   p.282
La chute de Pierrot, Jean-Bernard Laclotte   p.283
La fille au pull bleu (esquisse d’une extase…), Emmanuel Tignol   p.289
L’océan Papillon, Marie Laugery   p.293

Marges
Gendarme, vous êtes une moule !, Georges Courteline  p.297
Photographie de Concha Castillo, Christelle Pétard   p.301
Questionnaire de Proust, Concha Castillo « La Golondrina »  p.302
Dégustation, la Parcelle 45, photographie de Pierre Feytout, 2016  p.304
Biographies des membres du Comité de parrainage  p.305
Biographies des membres du Comité de lecture  p.308
Biographies des correspondants  p.311

Parrainages
– Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite d’économie
Gérard Boulanger, avocat et historien
– Concha Castillo, chorégraphe
Jacques Demorgon, sociologue
Camille Izard, théologien
Joël July, professeur de lettres modernes
Pierre Léglise-Costa, linguiste
Claire Mestre, anthropologue
Philippe Méziat, critique musical
Emmanuel Mouret, cinéaste
Patrick Rödel, philosophe
Libor Sir, photographe
Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine, neurochirurgien.
IN MEMORIAM
Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre.

Comité de lecture
Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite en sciences économiques à l’Université de Bordeaux
Marie-José Cameleyre, ingénieur en sciences humaines
Pierre Landete, avocat
Jean-Michel Devésa, écrivain et professeur de lettres à l’Université de Limoges
Sophie Jaussi, enseignante et doctorante à l’Université de Fribourg, Suisse – Suzanne Robert, animatrice radio et comédienne.
IN MEMORIAM
Henri Martin, Libraire et éditeur.

Correspondants
Chili : Carles Diaz
Espagne : Carlos Loureda
Ile Maurice : Gillian Geneviève
Liban : Michèle M. Ghiaros
Pérou : Ronald Vega
Portugal : Pierre Léglise-Costa
Russie : Sofya Brand
Suède : Kerstin Munck
Suisse : Sophie Jaussi
Tunisie : Salma Ben-Sedrine

Responsable du site internet : Hélène Regnaud

Directeur de publication : Pierre Landete, fondateur de Phaéton.

Sommaire Phaéton 2015

Le sommaire de la Revue Phaéton 2015

Définitions de Phaéton  p. 11
Identité de Phaéton p. 13
Puisque votre folie est si agréable… Bernard de Fontenelle  p. 15
Éditorial de Pierre Landete,
… comme les branches du palétuvier ou la révolution invisible  p. 19
Hommage au professeur Jean Tignol, Corinne Martin-Guehl  p.25

1. Sciences et sciences humaines
Réflexions sur les « chemins de la liberté » d’Amartya Sen,
Marie-Claude Bélis-Bergouignan  p.33
Éloge de la mollesse, Jacques Leng p.55
Rimbaud et la synesthésie, Jean-Rodolphe Vignes p.59
L’environnement, facteur d’avènement d’une République Européenne,
Carlos-Manuel Alves  p.79
Jean Zay : pendant la panthéonisation, la persécution continue,
Gérard Boulanger  p. 91
Le passé d’une espérance (1921-1991)
Esquisse d’une brève histoire du Parti
communiste italien, Julien Giudicelli  p. 97
La prise en charge du risque de dépendance, Maud Asselain p. 113
Cahier de poésie
L’engagement  p.122
Merles blancs  p.163

2. Arts et littératures
Le Désespoir, forme supérieure de la critique, Jean-Michel Devésa  p.201
Une [courte] histoire du mime…, Marie-Hélène Sainton /
Photographies du mime Marceau, Libor Sir  p.217
Portrait de Barbara, Jerzy Lewczynski  p.229
Göttingen, de la réticence à l’ évidence, Joël July  p.231
Mon bonheur…, Cathy Schein  p.243
Graffiti…, Salima Arbani  p.245
Nouvelles
Danger de vie, Michèle Delaunay  p.247
L’oiseau rare, Maria Velho da Costa  p.253
Centre, Vincent Clédel  p.259
Rayon de soleil, Anne-Laure Boulanger  p.263
Les Louboutin, Brigitte Comard p. 265

Parrainages de Phaéton éditions 2015


Marie-Claude Bélis Bergouinian, professeur émérite d’économie (Université de Bordeaux), Gérard Boulanger, avocat et historien – Concha Castillo, chorégraphe, artiste invitée C.N.D.C Angers et RUDRA – Béjart – Jacques Demorgon, philosophe – Joël July, professeur de lettres modernes (Université de Provence, Aix-Marseille I) – Pierre Léglise-Costa, linguiste – ClaireMestre, anthropologue – Philippe Méziat, critique musical – Emmanuel Mouret, cinéaste – Patrick Rödel, philosophe – Libor Sir, photographe – In Memoriam, Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre – Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine (Université de Bordeaux), neuro-chirurgien.

Comité de lecture
Marin Aury, secrétaire de rédaction – Marie-Josée Cameleyre, ingénieur en sciences humaines – Pierre Landete, fondateur et président du comité de rédaction de la revue Phaéton – Henri Martin, libraire-éditeur, membre du conseil d’administration des éditions L’Ire des Marges – Bérengère Pont, responsable éditoriale de L’Ire des Marges – Suzanne Robert, comédienne.

Correspondants
Russie : Sofya Brand, doctorante
Chili : Carles Diaz, professeur d’histoire de l’art
Suisse : Sophie Jaussi, assistante à l’Université de Fribourg
Espagne : Carlos Loureda, administrateur de l’Instituto Cervantès (Bordeaux)

Directeur de publication : Pierre Landete

Revue Phaéton 2016

Le sommaire de la revue Phaéton 2016

Définition de Phaéton  p.08
Phaéton, fils d’Hélios  p.11
Éditorial de Pierre Landete  p. 17
« Dalí et son jeune léopard », photographie de Libor Sir p.21
Un maître de la mystique : St. Jean de la Croix, Camille-Jean Izard  p.23
L’homme antagoniste, Jacques Demorgon  p.33
Juana de Asbaje y Ramirez (1648-1695),
une æuvre entre deux mondes, Paule Béterous   p.71
Comparer le «niveau d’éducation» des populations,
comment et pour quoi faire ?, Christophe Bergouignan  p.87
Déploiement, dévoilement, dévoiement dans
À la recherche du temps perdu : le cas Charlus, Olivier Giron p.103
Ellul pour les (pas si) nuls !, Patrick Chastenet  p.133

Cahier de Poésie
Écrits de femmes  p.157
« Elles », dessin d’Evelyne Petiteau  p.158
Merles blancs   p.199
« Bird-tori » et « Dog-Inu », photographies de Roberto Giosta   p.232
La parole-fantôme : un écho hanté, Sophie Jaussi   p.235
Le tigre et le papillon, Claire Mestre, illustration de A. Theval   p.253
Autoportrait entre Thalie et Mélpomène, photographie de Guillaume Romeguere  p.258
Sur les prés et dans les temples : le rugby !
Mary Chestnut, Benoit Labeuchigue et André Tempon  p.259
La Ùltima flor, Ronald Vega (traduction en français de Pierre Landete) p.275
« Le Palais de la couronne », photographie de Pierre Feytout   p.282
La chute de Pierrot, Jean-Bernard Laclotte   p.283
La fille au pull bleu (esquisse d’une extase…), Emmanuel Tignol   p.289
L’océan Papillon, Marie Laugery   p.293

Marges
Gendarme, vous êtes une moule !, Georges Courteline  p.297
Photographie de Concha Castillo, Christelle Pétard   p.301
Questionnaire de Proust, Concha Castillo « La Golondrina »  p.302
Dégustation, la Parcelle 45, photographie de Pierre Feytout, 2016  p.304
Biographies des membres du Comité de parrainage  p.305
Biographies des membres du Comité de lecture  p.308
Biographies des correspondants  p.311

Parrainages éditions 2015
Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite d’économie –
Gérard Boulanger, avocat et historien – Concha Castillo, chorégraphe –
Jacques Demorgon, sociologue – Camille Izard, théologien – Joël July,
professeur de lettres modernes – Pierre Léglise-Costa, linguiste – Claire Mestre, anthropologue – Philippe Méziat, critique musical – Emmanuel Mouret, cinéaste – Patrick Rödel, philosophe – Libor Sir, photographe – Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine, neurochirurgien.
IN MEMORIAM Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre.

Comité de lecture
Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite en sciences économiques à l’Université de Bordeaux – Marie-José Cameleyre, ingénieur en sciences humaines – Pierre Landete, avocat – Jean-Michel Devésa, écrivain et professeur de lettres à l’Université de Limoges – Sophie Jaussi, enseignante et doctorante à l’Université de Fribourg, Suisse – Suzanne Robert, animatrice radio et comédienne.
IN MEMORIAM Henri Martin, Libraire et éditeur.

Correspondants
Chili : Carles Diaz
Espagne : Carlos Loureda
Ile Maurice : Gillian Geneviève
Liban : Michèle M. Ghiaros
Pérou : Ronald Vega
Portugal : Pierre Léglise-Costa
Russie : Sofya Brand
Suède : Kerstin Munck
Suisse : Sophie Jaussi
Tunisie : Salma Ben-Sedrine

Responsable du site internet
Hélène Regnaud

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Pierre Landete, fondateur de Phaéton.

Minute de silence

Est-il possible dans une revue d’inviter au silence ?
Phaéton vous propose une partition…

Minute de silence
Concerto dit italien en fa majeur (BWV 971)
Partition du IIe Mouvement (Andante)
Johann Sébastian Bach

À la stupéfaction et la sidération procurées par une dépêche de presse radiophonique ce matin-là, il nous a semblé d’évidence qu’au silence devait succéder, dans l’ordre de l’intempestif nietzschéen, l’andante du «Concerto nach italianischem gusto» (BWV 971) qu’un certain Johann Sebastian Bach publie vers 1735 et qui réalise la merveilleuse synthèse entre clarté de style et transparence mélodique italiennes et la traditionnelle architecture polyphonique nord-européenne.
Cette idée (vous avez dit hérétique, quoi, sacrilège ?) d’adapter une forme typiquement orchestrale à un instrument solo (le clavecin en l’occurrence) et parfois avec une pointe d’ironie ne semble avoir provoqué aucune colère ni menace latine à l’égard du saxon luthérien…
Un morceau de métissage à partager…




Contes du chat noir

Extrait des Contes du chat noir
Où il est glorieusement démontré que bourgeois doibvent toujours lairrer leurs dames et leurs champs à la guarde d’un bon jardinier toutes fois qu’ ils vont en voyage
Les belles histoires de nos pères
Rodolphe Salis

Rodolphe, Constant, Maximin, Salis (1851 – 1897) est le créateur du célèbre cabaret parisien Le Chat noir, ouvert en 1881, consacré aux Muses et à la Joie. Ce lieu attira le tout Paris, le roi Edouard VII d’Angleterre et surtout les Hydropathes du poète Émile Goudeau (1814 – 1858). Le cercle littéraire des Hydropathes comptait de célèbres plumes dont Alphonse Allais, Charles Cros, Jules Laforgues, Jean Richepin… Il est l’auteur des Contes du Chat noir (illustrées par Joseph Hémard en 1929) où il écrit dans un «faux vieux français» et dans un style «gaulois» truculent.

En l’année mil quatre cent soixante et trois, — voilà jà pas mal de temps que se est envolée, — le roy Loys le Unziesme, lequel fust, contrairement ce qu’ont dit d’aulcuns faiseurs de billevezées un grand et digne roy, dur aux grands autant que doulx aux humbles et créa pour tousjours, — Dieu m’escoute ! – le joly royaulme de France , en l’année 1463, dis-je, le roy Loys nomma gouverneur de Poictiers monseigneur Hugues de la Rochetulon, seigneur de Baudiment, lequel, encore qu’il fust marquis, estoit trois foys comte, et baron quatre foys.
Cette nouvelle fust joyeulsement accueillie par tous ceulx d’alentour, car le sire de la Rochetulon estoit cogneu comme un brave capitaine, serviable aux foibles, aymant mieulx, ce qui est vertu espécialle aux Poic ! tevins, voir tomber la femme du voisin en son lict que gresle emmy le champ du prévost.
En ceste circonstance, les bons habitants de Poictiers demandèrent à monsieur l’évesque, dont je ai perdu le nom, la permission d’établir en la place Saint-Pierre, qui est emprès la cathédrale, une grande foyre, afin de réjouir un petit le païs et faire tumber quelques iolis angelots dedans les bourses, qui onc ne en avoient encore veu.
Aussitost le bon évesque treuva la chose de son goust, veu que il estoit parent du gouverneur dessus dict, et même il ordonna qu’on laissast venir tous les bateleurs, jongleurs, aegyptians, boësmes et comédiens qui vouldroient, dysant qu’il ne craignoit poinct les sorciers et que dangier ne estoit poinct que le dyable dévallast par le païs, veu qu’il y avoit trop de prebstres et moynes dans la ville pour que messer Satanas osât seulement monstrer le bout de son vieulx nez de corneille.
Ce que ayant apprins, tous les habitants de la ville se jectèrent au travail, bastissant maisons de planches et de toile, préparant vifvement la feste, si bien que le bruict de ceste grande joye s’espandit tost par la campagne, comme si tambours et oliphants l’avoient esté proclamer.
Or, en cestuy temps-là dont je vous parle, vivoient en nostre bonne ville de Chastellerault, prouche l’ecclise de Sainct-Jacques, où fust baptisée la prime chamberrière que je menai paistre en chemin amoureux, deux bons bourgeois nommés Jacques Lirault et André Dansac.
Le premier estoit marchant drappier à l’enseigne de la « Sepmaine des trois Jeudis », et l’autre maistre bourrelier, si poinct ne suis devenu fol depuis ce matin.
Tous deux estoient mariés à deux cousines germaines, lesquelles estoient filles de bons païsans du bourg d’Ingrandes.
Ne sçais pourquoy les filles de cestuy païs-là sont plus qu’auculnes autres filles d’aulcun autre païs accortes, bauldes et pourveues de toutes les richesses charnelles qui donnent joye au touchier et à la veue, — mais nostre seigneur Dieu qui ainsy le décida avoit donné à ces deux petites caillettes-cy des yeux hespaignols capables de bouter le feu à toutes les moissons d’un village et des trésors testonniers sur lesquels carreaux d’arbalestes se fussent brisés ainsy que dessus marbre ou pierre.
Ce estoient deux véritables gelinettes de cardinal, et voulontiers disoit-on d’elles dans la ville que mieulx il fauldroit les accoler cent foys et une petite que de embrasser une foys le cul d’un chien, et je veulx bien avoir sur l’heure les trippes debezillées depuis le coeur jusqu’à l’autre bout si ce ne estoit point la plus pure vérité qui onc ait esté dicte dessoubs le ciel !
Mais ces proupos joyeulx ne faschoient mie les deux bourgeoys, lesquels s’en rigolloient moult au lieu d’en plourer, pource qu’ils estoient l’un autant que l’aultre bons braguards et sçavoient contenter leurs femmes aussy bien que s’ils avoient été mahumétans, ce qui ne est poinct peu de chose !
Aussitost qu’ils eurent apprins la nouvelle de la foyre, — comme ils cuydoient guaigner là beaucoup d’argent et aultres monnoyes, — ils résolurent de s’y rendre diligentement ; mais combien que leurs femmes les en eussent priés et suppliés, refusèrent-ils de les emmener à Poictiers, dysant que elles seroient là mal à leur ayse parmy tant de munde de toutes sortes et que bien mieulx valoit-il qu’elles guardassent tranquillement le logis, veu que elles ne perdroient rien pour attendre.
Adoncques, ayant faict enchevestrer, harnacher et chargier leurs mulets, prinrent-ils congié de leurs dames, ne laissant pour les guarder, que la meschine de madame Dansac et un grand belistre de jardinier au service de Lirault, lequel, encore qu’il fust aussi beste qu’une vieille dinde de nonante cinq ans, ne en estoit pas moins fort comme quatre et pouvoit aysément décorner un boeuf, comme feroit un enfançonnet d’une mousche ou d’un hanneton.
— Vere ! s’escria madame Lirault, lorsque son mary l’eust accolée, bien verrez qu’il vous adviendra malheur d’aynsi nous lairrer seules icy, et sur ma fy il faudroit que Nostre Seigneur Dieu nous abandonnast pour qu’il en fust aultrement.
Mais nos deux marchands les ayant accodées une darnière foys maulgré leurs rebuffades et colères, mirent le pied à l’étrier et prirent le trot sur la grand’route de Poictiers chantant gaiement la veille chanson des arbalestriers tourangeaux :
Belles, ni criez donc pas tant,
Marijaine ! Marijaine !
Vous rirez bien si revenant
Avec nos bourses pleines
Nous vous baillons aveine
À pleines ventrées,
Marijaine !
À pleines ventrées !
Le jour et la nuict sans repos,
Marijaine ! Marijaine !
Nous vous ferons humer le piot
Pendant plus de sis s’maines,
— Tant ! – qu’en deviendrez pleines !
À pleines ventrées,
Phaéton – 2015 274 Marijaine !
À pleines ventrées !
Point ne despendrons notre argent,
Marijaine ! Marijaine !
Ainsy que font maulvoises gens,
Dans le lict d’Madeleine :
Tout gard’rons pour nos reines,
À pleines ventrées,
Marijaine !
À pleines ventrées !
Quand nous rentrerons dans vos lits,
Marijaine ! Marijaine !
Vous rirez, vos fesses aussy !
— Plaisirs d’amour chassent la peine ! –
Et nous sèm’rons la bonne graine
À pleines ventrées,
Marijaine !
À pleines ventrées !

Et lorsque le soir fust veneu :
— Par ma patronne saincte Radegonde ! dist la femme de Lirault à la Dansac, si nostre nouveau vicaire messire Boitoux-Binotte nous venoit voir cette vesprée, moins déplaisante lui serois-je que les aultres foys, et mieulx escouterois-je ses discours. Allons, ma chière, puisqu’ils sont despartis, ryons ; rien ne est icy-bas que de se divertir.
Adoncques despêchèrent-elles sur l’instant le jardinier qui s’appelait Luc, et Colette la meschine, l’un pour aller desnicher les meilleurs flaccons darrière les vieulx fagots de la cave, l’autre pour préparer quelques bons plats idoynes à pourchasser la mélencholie, puis es estant jolliment calamistrées et gorgiasement habillées, firent quérir le dessusdict vicaire, dysant que elles avoient grand besoing de lui parler.
Mais il faut croire sans doubte que le mal gré estoit tombé sur elles ce jour-là, car aussitost il leur fust respondu que messire Boitoux-Binotte se estoit aussy desparti pour Poictiers le matin mesme et qu’il ne retourneroit que le dimanche d’après, – dont elles furent grandement marries – dame Lirault seurtout, car ceste-là paroissoit gouster fort les fassons du prebstre depuis que s’estoit esloigné son espoux.
— Bah ! dist la Dansac ; il feroit beau nous voir plourer pour si peu ! Si messire Boitoux n’y est poinct, ce n’est pas moy qui en mourrai. Vive la joye ! je cuyde que le jour prouchain ne viendra mie sans que nous ayons bellement rigollé ! Quand bien serons substantées et quand les piots seront vuydes, nous verrons bien. Songeons à esjouir nostre ventre et Dieu pourvoira aux plaisirs de nostre coeur.
Ayant ainsy parlé, vistement elle s’assit dessus son escabelle, non sans avoir fait placer à sa dextre la meschine et le jardinier, lesquels estoient moult estonnés d’un pareil honneur.
Au commencement, soupirs soulevoient bien les guimples des deux paouvres bourgeoyses meshaignées, mais le vin de Sainct-Georges est le meilleur remède qui soyt pour guarir le mauldict mal de tristesse, et aussitost qu’il eust coulé, les esprits s’aguysèrent et nos deux commères se prinrent à bavarder ni plus ni moins qu’agaches, qui sont les oisillons les plus beaux parleurs du munde, au dire de Pline le vieil.
Et bellement commencèrent à broccarder le grand Luc, lequel, maulgré ses vingt ans sonnés, estoit aussy puceau qu’une marmouzelle de six mois, et sans cesse amoustilloient la meschine, la poulsant contre lui et dysant :
— Da ! petiote, accolez donc votre voysin ! Veez bien qu’il est triste.
— Là ! un petiot baiser icy et un aultre là ! encore un aultre de l’aultre costé ; rien ne est meilleur avec-ques le vin de Sainct-Georges !
— Allons donc, petiote ! Onc a-t-on vu plus desplaisante damoiselle ! Ah ! ah ! ah ! Boutez-lui vos testons dessoubs le nez ! ici plus hault ! Vecy qui va le resveigler…
Et tout en tenant ces proupos salés et cent aultres qu’ai oublyés ardoient- elles fort en leur tréfonds, eschauffés par la veue de ce beau gars, dont le visaige estoit rouge devenu à ce jeu ainsy que cerise meure et qui plus ne sçavoit que dire.
Car rien ne est idoyne à faire tresbucher l’esprit des dames comme le voisinaige d’un beau pucellaige, seurtout lorsqu’il est emprisonné en un solide corps de mâle et ne demande qu’à estre deslogé de l’endroict où il a esté mussé par nostre bonne dame Nature.
Et peu à peu chacqun beuvant son saoul et crocquant les casse-museaulx, nos deux dames, ainsy que si elles avoient esté en leurs chambres, desbridèrent leurs corselets et ouvrirent leurs chemisettes, sans auculnement se contregarder, lairrant pourbondir au delà de leurs robbes leurs iolys testons blancs fleuris de roses, ryant ainsi que ribauldes et lairrant flotter leurs longs cheveulx à l’adventure.
Aussy se estoient-elles myses à l’ayse du costé des jambes, ceste-cy d’un costé, ceste-là de l’aultre, découvrant leurs jarretiers, s’esbattant et s’embrassant comme des folles, s’appelant «mon coeur», «mon ioly petit angelo», «mon amour», «ma petiote royne».
Et seurement mes amys, et vous mes gentes dames, si aviez esté mussés darrière l’huis, auriez-vous pu dire si elles avoient cuyssettes noires ou blanches, et bien d’aultres chouses encore au subject de leurs trésors gipponiers.
Mais par malheur n’y estiez poinct, non plus que moy, et pour tousjours debvrons-nous demourer en doubtance et perplexité en ce qui reguarde ce que devinez.
Et fort vous mesprendriez, mes dolces agnelles, si cuydiez que la chamberrière ne prenoit point goust à ces amusettes ; car point ne avoit-elle guère plus d’une vingtaine de primeveres dessus le coeur et estoit-elle de ces iolies cailles coëphées qui poinct ne plourent sur le rosti, et sçavent bien qu’une aiguillette est souventes foys bonne à desnouer.
Aussy véant que les maîtresses estoient en joye, n’espagnoit-elle point les baguenaudes au paouvre Luc, ayant bonne espérance de voir finer la comédie sous les courtines d’un bon lict, voire même emmy le feurre de la grange, ou ailleurs. Mais plus elle le mignottoit, plus le jardinier sembloit mal en poinct.
— Seigneur Christ ! se print-il à cryer soubdain. Par mon benoist patron, madame, prenez pitié de moy. Je sens que mon sang grisle en moy ainsi que si je estois en enfer ; je grisle, je brusle ; poinct ne sçais ce que je ay ; par ma fy, tout le feu du dyable est en mon corps ! ayez mercy de moy ! …
Et ce dysant, se dressant ainsi qu’un coq, il levoit les poings au cieux et souffloit comme un taureau, serrant les dents, les yeux pleins de flammes, ainsy que s’il avoit voulu briser ces trois bonnes raillardes qui se estoient jouées de sa virilité.
— Par nostre Dame ! reprint-il, empeschez ceste daynée fumelle d’ainsy m’escharbotter, ou, su ma fy, je vais l’estrangler.
Lors véant que ballivernes et babouyneries menaçoient de finer daussy terrible fasson, dist à son tour la dame du bourrelier :
— Allons ! allons ! mes agnelets, vecy qu’il se faict tard ! la unziesme heure est sonnée : bien avons assez ri et desbité de besteries pour cette vesprée ; dà ! que chacqun s’aille donc coucher de son costé ! Que diroient nos marys, s’ils sçavoient que nous sommes aussy folles ?
— Bon ! dist l’aultre, s’ils avoient cuydé qu’ainsy soupperions sans eulx, sans doubte ne auroient-ils pas mis tant de diligence à se despartir vers Poictiers : mais puisqu’ils se sont ensauvés, bon voyage ! et que Dieu les garde !
Là-dessus, chacqune ayant rajusté sa coëffe, ses cottes et son corselet, elles montèrent en leur chambre accompagnées de Colette, qui couchoit en un réduict voisin et qui souspiroit sans sçavoir pourquoy, la bouche rouge de dézirs et l’oeil flambant.
Lors ayant souhaicté la bonne nuict à la paouvre chamberrière, se desvêtirent nos deux dames et se musèrent vitement dessoubs la toile des linceulx. Mais comme le sommeil tardoit à les venir visiter, dolcement se caressoient, se faysant mille confidences au subject de leurs marys : et tout en causant , mignottement s’accoloient ainsy que amoureux, toutes prestes à se bailler au dyable s’il lui prenoit phantaizie de les venir treuver.
Or, entandiz que elles devisoient ainsi, sur le joyeulx chapitre « de braguibus », vecy que soubdain elles entendirent un petit bruict qui venoit d’à costé, comme si ce eust été souricelle qui broutoit une vieille crouste de pain.
Et vitement recogneurent-elles que il n’y avoit ni souris ni souricelle, mais qu’il estoit bien plustôt question du chat, car ce estoit nostre rusée meschine qui dolcement se levoit, ouvroit l’huis et guaignoit l’escallier à pas de loup.
Aussy tost elles se prinrent à rire comme dindonneaulx qui ont treuvé une poire, se dressant à demy dessus le lict, et pour ne point donner l’éveil mordant les linceulx si plaisantement, que on eust plustôt cuydé voir deux démentes que deux bonnes bourgeoyses d’emprès Saint-Jacques.
Et bien avoient-elles raison d’ainsy s’esclaffer, car – elles pensoient en leurs bonnes petites âmes paillardes, et je cuyde de même, et vous pareillement sans doubte aulcun – que si Colettes se estoit despartie de sa couche, ce ne estoit poinct apparemment pour aller voir si poules avoient pondu, non plus que pour aller laver les vaisselles, ni interroger les estoilles qui si joliment ardent emmy le mantel bleu des cieulx, mais bien plustost pour sçavoir si le paouvre jardinier estoit à ceste heure mieulx en poinct, et pour le voir de plus près, et peut-être bien aussy pour une aultre petiote chousette que bien flairez, mauldictes petites frippones que vous estes toutes.
D’auculnes maulvoises gens jecteront peut-être la pierre à nos paouvrettes bourgeoyses d’avoir eu en cest instant l’esperit occupé à d’aussy folastres pensées plustost que de implourer la clémence de nostre Seigneur Dieu , mais pensez, mes bonnes dames, combien elles estoient de leurs espoux mal contentes, et combien le Dyable, qui fait avec le soleil de Dieu meurir les bonnes vignes de France, leur avoit bouté le feu au coeur par le secours du joyeulx vin de Sainct-Georges !
Sans aucun doubte auriez faict de même et plus peut-être ; lairrez donc babouyner les vieilles bigottes, breschedents et matagotes, et soyez misérichordieuses aux fautes de vos soeurs, car ainsi que dict le vieil prouverbe poictevin :
«Ceste-là qui huy se mocque de sa voysine, ne sçait poinct avec qui elle couchera la nuict prouchaine !»
Adoncques jolliment amoustillées et le coeur esmerilloné par un diabolicque dézir de courir l’aiguillette, se levèrent légièrement, afin de cognoistre comment pourroit bien finer ceste joyeulse histoyre, et les pieds deschaux ainsy que dames carmélites en pénitence, seulement vestues de leurs chemises qui de ci de là tomboient, comme si elles avoient été lasses de cacher si mignons corps, arrivêrent sans tambours ni trompettes vers l’endroict où le jardinier souloit soy reposer des fatigues du jour.
Les vecy donc l’oeil au perthuis de la porte, et aussy tost de se rigoller de nouveau, se tordant comme couleffres, et mettant leur chemise en leur bouche pour étouffer leurs petits cris, sans se doubter qu’ainsy elles lairroient voir au clair de lune leurs jolys ventres blanchets, lesquels luysoient comme ivoire, et leurs cuysses qu’ont eust prinses pour jambes de statues grégeoises.
Ah ! par ma fy, si elles ne se débezillèrent poinct la rate, c’est que solides estoient leurs devanteaux naturels, car ce qu’elles véoient estoit la chose la plus esbaudissante du munde : nostre gas qui jouxtoit gaillardement avec la meschine, comme si onc il ne eust fait toute sa vie que labourer champs d’amours, au lieu de jardin ou poulsent les choux.
Ah ! le bon batailleur que ce estoit ; et si aviez ouï les petits cris de la chamberrière, et les souspirs, et tant d’aultres bruicts, je cuyde bien que vous en seriez trespassées, mes petites cailles coëphées, rien qu’en riant, tant auriez ri de bon coeur et de bonne haleine !
Or, vecy que tout à coup, sans songer qu’on pouvoit entendre ses parolles, dame Lirault se print à dire, en souspirant à en perdre l’aame :
— Nostre Dame ! ce dapné dyable de Luc travaille cent fois mieulx que maistre Lirault ! cent foys, sur ma fy, et une petiote par-dessus le marché !
Pensez bien que si le planchier se estoit desparti dessoubs leurs pieds, nos deux amoureux n’eussent poinct esté plus estommis qu’à ceste heure en oyant ainsy parler darrière eux.
— Oh ! oh ! ce est ma dame ! dist Colette, en devenant palle comme une morte. Ce est madame, je ai recogneu sa voix.
— Oui ! oui ! ce est nous ! respondit la dame, en prenant la plus meschante voix qu’elle pust treuver , oui, oui, ce est nous ! ce est nous, par les cornes du dyable ! Ah ! ah ! monsieur le beau gallant ! ce est ainsy que vous guardez la maison de vostre maistre ! Jésus ! pareille chouse ne se est point vue seurement depuis l’an mil. Dà ! venez sur le champ me parler en ma chambre, je le veux.
Lors remontèrent l’escalier les deux dames ainsy que si elles astoient esté moult meshaignées en leur honneur, et enjoignirent à la meschine de ne bouger mie et de faire la morte jusqu’au lever du soleil si elle ne vouloit estre chassée sur le champ sans pantophles aux pieds et le cul nud.
Adoncques se estant vistement mussées parmy les toiles des linceulx attendirent, avec un petit frémissement dedans le tréfonds du coeur, la veneue de ce jardinier qui si bien sçavoit herser le champ d’autrui, afin de cognoistre un peu comment il se deffendroit en cestre chicquanerie.
Pensez bien que il entra la teste basse ainsy que un renard prins au piège, et que il estoit loing d’avoir gardé ceste belle mine qui tant esmerveilloit les deux dames l’instant davant !
— Dà ! approuchez-vous, mon amy ! dist ma dame Lirault.
— Oua ! oua !
— Encore un petit ! fist la Dansac, et levez la teste contremont pour qu’on voie où la mouche vous picque…
— Ou-ah ! — Par ma fy ! advoua la Lirault, onc ne vis si bon aboyeur comme vous ! Oua, oua, oua ! Si connils estoient léans, vous en viendriez à chef sans arbaleste ! Mais de connils ne vous chant ! Et de garennes aussy ! C’est à l’abri du soleil que vous braconnez.
— Oo-ou-a…
— Cuydez-vous, reprit-elle avecques un oeil flamboyant qui eust pu donner à penser au bélistre, s’il avoit eu l’esperit moins clos, cuydez-vous que vostre maistre seroit bien ayse de sçavoir que vous escorniflez ainsi l’honneur des paouvres filles ?
— Oua, oua, oua, respondit Luc.
— À mon advis, dist à son tour la Dansac, qui ne pouvoit s’empescher de rire, toutes les chamberrières debvroient estre bouclées à la Bergamesque ! Au moins seroit-on seur de ne point les voir engroisser par des parpaillots de vostre espèce.
— Oua, oua.
— Oua, oua ! reprint la Dansac : vecy qui est bien parlé ; oua, oua ! le beau diseur qui est là ! vecy un advocat pour nostre procès avecques la prevosté ! oua ! oua ! allons, mouschez la chandelle, mon petiot prince !
— Oua ! oua ! oua ! respondit Luc, en tremblant comme une feuille.
— Da ! continua la dame du bourrelier, nostre seigneur Jésus nous ordonne d’estre misérichordieux au prouchain, et il nous faut l’estre à ton endroit, en ceste heure, car je vois bien que ceste dapnée fille ta baillé la fiebvre quarte ; allons, vistement deffeuble-toy, et viens icy te coucher entre nos deux, meschant…
— Ah ! ah ! ma chière voysine, vous estes bien trop bonne pour ce marpault, dit la Lirault, lorsque le jardinier fust sous les linceulx ; véez bien que ce maulvois homme ira partout conter demain qu’il a couché avecques nous…
— Mais non, mais non, reprint la Dansac ; allons, le diras-tu, meschant dyable ?
— Oh ! non, fist le rustre, je le jure bien dessus la teste de mon paouvre defunct père ; et ce disant, se print-il à trembler de nouveau si fort, que le lict en fust tout ébranlé.
— Adoncques, reprint la bonne commère, il faut, si tu veux guaigner ton pardon emprès de Dieu, et guarir la fiebvre qui te brusle, que tu fasses avecques nous deux ce que si bien du faisois avec Colette ! et encore fautil que tu le fasses plus vaillamment, et plus souvent, non poinct comme un maulvois boulgre vistempenardé, mais comme un bon chevalier de courtines que tu es ! Allons, çà ! du courage le pied à l’étrier, mon amy ! Oua ! oua ! oua ! oua ! oua !
Et ce disant, se mit-elle en état de faciliter au paouvre jardinier la besoigne qu’elle lui demandoit, et que bien debvez deviner, mes petites damoiselles, car ce ne estoit ni de sarcler les raves, ni d’arracher les carottes, ni d’eslocher les pommiers, mais bien aultre chouse ! …
Combien de fois, nos deux bonnes rigolleuses baillèrent-elles le doulx remède au paouvre fiebvreux, il fauldroit que Dieu eust mis en mon esperit plus de malice qu’il n’en a lairré choir pour que je puisse le dire ; mais je sçais bien que leurs esbattements duroient encore lorsque vint le soleil levant, et que la lice ne estoit poinct close encore lorsque sonna l’angelus à l’ecclise de Saint-Jacques.
Et ce que bien aussy je sçais, c’est que le lendemain le paouvre Luc estoit aussy blanc de visaige que les bateleurs qui s’en vont la gueule enfarinée jouer dessus les estrades les «Cent farces de messire Gastebourse».
Adoncques, le matin veneu, le lairrèrent gentement dormir, ce qui estoit bonne charité de leur part, puis ayant mandé Colette emprès d’elles, lui promirent bonne dot d’angelots tresbuschants si elle faisoit promesse et serment dessus la Bible de ne rien dire de ceste adventure. Lors le marché ayant esté conclu, continuèrent-elles toutes trois jusques au jour où fina la foyre de Poictiers à faire jolliment labourer leur clos d’amour par le vaillant jardinier, afin qu’ivraie n’y vinst à poulser, non plus que chiendent ou chardon, qui sont bons pour la nourriture des asnes seulement.
Nos deux marchands revinrent joyeulx de Poictiers, car ils avoient moult gaigné d’argent, et combien qu’ils treuvassent leurs femmes un peu fatiguées, poinct n’en prirent-ils émoi, pour ce qu’elles estoient gayes comme perdrix en juillet, et chantoient tout le long du jour.
Le mois d’aoust estant veneu, la meschine espousa le jardinier ainsi que il avoit esté dict, et il y eut quelques moys après de grandes festes dans le quartier qui est amprès Sainct-Jacques, car les deux bourgeoises et la meschine estant accouchées, on baptisoit en même temps trois marmouzets qui se ressembloient autant que trois gouttes d’eau, ce qui fust dans tout le païs chastelleraudois considéré comme un grand miracle.
Les festes durèrent huit jours, et grâce aux bons écus de la foyre, victuailles ne furent point espargnées, ni vins d’aulcunes sortes, si bien que tous les gens d’alentour furent saouls comme grives pendant toute la sepmaine.
La morale de cestuy conte est que les marys onc ne doivent marcher contre le gré de leurs dames, ni mettre la broillerie dans leur esperit, pour ce que les dames treuvent toujours le meilleur moyen de se venger, – lequel est, vous le sçavez assy bien que moy, de faire l’aumône aux autres, avec ceste belle et dolce monnoye d’amour qui pour les dicts marys seul fust frappée !

Les Louboutin

Les Louboutin (inédit)
Brigitte Comard

Brigitte Comard est chanteuse et écrivain. Elle a publié Hydroponica son premier roman, en 2013, aux éditions L’Ire des Marges.

… elle… c’est l’amie de ma belle-soeur.  Je n’ai rien contre ma belle-soeur, je pense pouvoir affirmer qu’elle n’a rien contre moi, non plus. Nous n’avons simplement rien «entre» nous.  Rien qui fasse lien, qui fasse dénominateur commun. Nous ne partageons rien d’autre qu’un lien d’alliance matrimonial. J’aurais pu ne pas épouser mon mari, et nous n’aurions eu absolument aucun lien. Ça ne fait pas de nous des ennemies, pas complètement des étrangères non plus. Nous allons dîner chez ma belle-soeur, la-femme-du-frère-de-mon-mari, deux ou trois fois par an, à l’occasion des fêtes communément acquises en famille. Pour Noël parfois, pour les anniversaires des rares vieux parents survivants, bref… on se voit peu. …

une fois, nous étions invités à un repas pour fêter la promotion de son mari, ce n’était donc pas familial, des amis à eux étaient invités aussi, des gens que je ne connaissais pas…

Ils habitent une grande maison dans une petite ville prospère, une petite ville de province, et ils sont les notables dans cette ville. Ils ont raisonnablement de l’argent et ils s’en servent, pour se faire plaisir, et aussi pour montrer qu’ils en ont. Ce n’est pas déplacé, c’est la fonction sociale de l’argent d’être montré, d’une façon ou d’une autre. Parfois c’est subtil, parce que, une façon de montrer l’argent, chez ceux qui en ont beaucoup c’est de le cacher. Mais pour ça il faut vraiment en avoir énormément, pour ma belle-soeur et mon beau-frère, ce n’est pas ça, on est plusieurs échelons au-dessous. Non, on est à le montrer, distinctement ; montrer distinctement qu’on est à l’aise, sérieux, raisonnables, mais très à l’aise.

Alors, les amis que nous ne connaissions pas sont arrivés chez mon beau-frère et nous étions déjà assis autour de la table basse avec l’apéritif, la première bouteille de champagne ouverte «ça les fera arrive » et on rit avec ça, avant, et pendant leur arrivée, ça fait partie des conventions. C’est comme si ça réservait un premier sujet de conversation sans enjeux. Ensuite chacun a bien conscience qu’il va falloir rebondir sur cette gaieté-outil, parce que c’est un outil, la gaieté, un outil pour bien poser qu’on est là pour ne dire que des choses légères, sans importance majeure, on serait très dépourvus si l’un des convives disait juste après la première gorgée de champagne, «Stéphanie et moi, on ne fait plus l’amour depuis trois ans, moi, je ne supporte plus».

Non, ça n’est pas envisageable, c’est bien possible que Stéphanie et lui ne fasse plus du tout l’amour, d’ailleurs si vous faites un sondage fin, en douceur, parce que le gens mentent facilement sur ce sujet, vous avez de grandes chances de vous apercevoir qu’autour de vous, il n’y a pas que Stéphanie et lui qui ne font plus l’amour depuis trois ans, cinq ans, quinze ans… Mais ça ne fait pas partie des conventions d’en parler à l’apéritif. Alors quand ils sont arrivés engoncés dans leur petite gaieté-carapace, et nous aussi bien engoncés, on s’est tous un peu ébroués, comme un échauffement vous voyez ? Des petits gestes mécaniques sans importance mais qui délimitent le cadre, on sait où on va. Pendant l’échauffement, je regardais un peu les choses. On peut admettre ça, ils savent que je suis metteure en scène, artiste, pas tout à fait comme eux. Alors ils me laissent avec une petite marge, c’est normal, elle est un peu originale, c’est normal, on l’aime comme elle est, n’est-ce pas, comme elle est. Moi ça me donne un bon angle pour regarder, une bonne distance, pour la netteté.

Avec cette focale bien réglée, je n’ai vu qu’elles, elles étaient, en vrai, aussi époustouflantes que l’idée qu’on s’en fait. Je ne sais pas quelle idée vous vous faites de la perfection ? Ma grand-mère c’était la propreté des casseroles. Je me souviens, toute petite, la voir, de dos, un peu voûtée, arc-boutée sur son évier, enfin, l’évier de ma mère, parce que c’étaient les casseroles de ma mère qui méritaient la rédemption. Et ma grand-mère récurait frénétiquement, longuement, extatiquement, jusqu’à son idée à elle de la perfection. Et bien là, c’est la perfection qui m’a sautée au visage, Stéphanie était perchée sur la perfection. Les deux pieds dans la perfection. Soudain, peu importait qu’elle ne fasse plus jamais l’amour avec son mari depuis dix ans, quinze ans, Stéphanie portait des Louboutin !

On ne raconte pas le vertige de la cambrure des Louboutin. Regarder une chaussure Louboutin c’est un sport de glisse. Au bout des Louboutin il y a forcément la beauté. Même quand c’est Stéphanie au bout des Louboutin. Louboutin transcende tout.

Alors j’ai fait ce que je ne fais jamais d’habitude, j’ai plongé dans le vertige et j’ai demandé à Stéphanie si c’était bien des Louboutin. Ça ne se fait pas ça, à l’apéritif, quand on ne connaît pas les gens. Je l’ai fait. C’était intenable sinon, il m’en fallait plus, il fallait que j’entre dans le mystère, dans l’intimité de cette femme qui portait des fantasmes à ses pieds. Cette femme qui s’était offert un vertige pour chaque pied, pour survoler le monde d’une désinvolture innocente, inhumaine. J’ai profité de mon statut d’originale, ça peut être un peu déplacée une originale, un peu impolie, ça ne se rend pas compte une artiste… «Et ça coûte combien ?»

Stéphanie doit être un peu artiste, elle n’a pas tiqué, elle a pris les choses avec beaucoup de naturel, elle a pris les choses à la perfection finalement. «Oh tu sais, on se tutoie n’est-ce pas ?» Oui, dans cette proximité- là, dans une aussi manifeste complicité – la complicité c’est le début du crime, c’est délicieux – forcément on se tutoie, comme on tutoie les anges. Comme un jeune du Komsomol tutoyait Staline. «J’ai pris le modèle de base, la première paire que j’ai repérée, elle était à seize mille euros, je l’ai reposée. Celle-ci elles coûte sept cent quarante-six euros.» Soudain je n’ai plus écouté Stéphanie, les anges ni Staline, soudain j’ai mis une grande distance entre la petite ville prospère et moi et je suis allée, en rêve, faire la queue 38 rue de Grenelle où n’entre jamais qu’un client à la fois, pour ressortir, avec des ailes aux talons. Ça n’a pas de prix, les ailes aux talons.

Rayon de soleil

Rayon de soleil (inédit)
Anne-Laure Boulanger

Anne-Laure Boulanger est professeur de lettres classiques à Bordeaux.

Je me demande depuis longtemps si j’ai une madeleine qui peut me replonger loin en arrière… Je sais aujourd’hui que ma vie en est peuplée depuis le jour où je me suis littéralement figée dans ma chambre… J’ai compris que le rayon de soleil à cet instant-là en était la cause. Juste un rayon de soleil, d’une intensité identique à celle que j’avais déjà perçue autrefois… Ma madeleine est donc une lumière. Elle se loge dans un rayon de soleil particulier, naissant, dans une salle de bain HLM, une bouteille de Vigor orange vide sur le rebord de la baignoire elle-même pleine de mousse…

Je suis dans l’eau et ma mère entre pour coiffer ses longs cheveux. Elle est à côté de moi. Je n’existe pas. Elle regarde sa tête dans le miroir sans me voir. Elle s’applique à lisser impeccablement sa chevelure qu’elle doit avoir à peine séchée. Je remplis et je vide la bouteille orange. Je suis heureuse et seule. Ma mère est sereine et n’a pas besoin de me surveiller. Elle me laisse à mon jeu préféré, celui qui me met en présence de mon objet merveilleux favori, celui de la publicité dans laquelle un baril de produit nettoyant industriel dangereux devient magiquement la petite bouteille «au service de vos sols» et que j’ai réussi à rendre totalement inoffensive en la faisant entrer dans mon bain pour faire des bulles…

Je suis fascinée par l’eau qui se déverse du goulot et ma mère est intriguée par le temps que je passe à remplir et à vider cette bouteille. Elle trempe sa main dans l’eau. Elle est trop tiède. Je suis d’accord. Elle me tend une serviette. Je me lève. Elle me frotte pour me sécher. Elle est la seule adulte qui sait doser sa force lorsqu’elle m’approche. Les adultes sont des brutes mais je leur pardonne leurs gestes qui régulièrement m’arrachent les bras lorsqu’ils veulent me soulever. Je sais qu’ils font cela pour me témoigner maladroitement leur affection. Alors ça va… Mais ce qu’ils ne savaient pas alors, ces grands-là, c’est que toutes leurs marques d’affection n’étaient rien en comparaison de ce rayon de soleil naissant qui nous caressait et nous enveloppait, ma mère et moi, pour nous réunir tendrement dans une douce intimité.

Ce genre de souvenirs m’arrête net. Ils reviennent souvent en silence pour ne jamais se taire. Je les contemple comme on utiliserait un projecteur pour des films en 8 mm. J’aime sentir en solitaire cette douce douleur du souvenir, cette nostalgie d’un passé que je ne revivrai jamais. Je ne suis pas mélancolique. Je ne souffre pas vraiment. J’attends juste le prochain rayon de soleil…

Centre

Centre
Conte géométrique (inédit)
Vincent Clédel

Vincent Clédel est professeur de lettres modernes.

Je suis le centre du cercle et ma détresse est aussi grande que le nombre de ceux qui se rejoignent autour de moi. Tous se connaissent, se croisent et se recentrent ; lorsque le cercle prend vie, tous passent par moi pour rendre visite à quelque autre point, et lorsque le cercle se fige, ils retrouvent les mêmes voisins dont ils sont inévitablement proches : n’ayant pas à les choisir, ils leur sont imposés. Mais je ne suis pour rien dans toutes ces relations, libres ou acceptées dans leur nécessité. Tout comme eux furent placés autour de moi, je suis astreint en leur centre, le centre. Lourde contrainte qui fait de moi le seul point fixe entouré d’infinités de déplacements éventuels. Et je me perds dans cette infinité ; tous sont à la fois proches et lointains, mais à la même distance; je les croise tous trop souvent et ils ne font que se rediriger. Je suis le centre du cercle et ma solitude est aussi lourde que le poids de tous ceux qui tournent autour de moi.

Je m’éloigne. Rejeté et demandé par tous, appelé constamment sans être jamais désiré, c’est là ma seule issue. Chers points, je vous laisse : le cercle continuera sans moi, n’ayez crainte, je ne suis qu’un catalyseur. Vous vivrez, et quant à moi, je l’espère, mais rien n’est moins sûr. Adieu.

Comment ? Que me dites-vous ? Je ne peux partir… En effet ? Voici donc le secret : si je me déplace, tout le cercle le fait avec moi… Je suis emprisonné, et eux-mêmes n’y sont pour rien. Je ne peux même pas les haïr. Nous sommes contraints à vivre nos vies respectives, dans la finitude du cercle. Je ne peux les quitter de même qu’eux sont obligés de s’accepter mutuellement. Mon faux isolement sera sans fin, ancré dans l’éternité.

Un jour, j’ai rencontré l’électron libre. Elle était belle, drapée dans son indépendance. Je ne pus résister, je l’invitai à rejoindre le cercle, pour pouvoir la contempler encore. Elle refusa : elle n’aimait que l’infini. Le rayon de ma tristesse est aussi vaste que celui de ceux qui me tiennent à l’écart. Mais où vas-tu, belle électron libre ? Nonchalamment, elle s’approchait de moi, n’ayant que faire des incessants déplacements des points. Je la repoussai, effrayé qu’elle puisse échapper au contrôle de la structure du cercle. Mais je n’avais aucune emprise, ni le cercle d’autorité sur elle. Parvenue à mes côtés, elle me souffla : «Tu es l’Infini, je veux être centre avec toi». Mais… le centre est unique, et seul dans son unicité ! Son pouvoir semblait comme elle, sans limite : elle me décala sans que le cercle bouge et se mit à tourner autour de moi, ce que je lui rendis. Nous étions un cercle à deux, et un cercle né du désir. Elle restait l’électron libre, qui pouvait repartir sans prévenir, mais je sentais qu’elle voulait continuer ce nouveau cercle, ce cercle naturellement impossible. Les points autour de nous se méfiaient ; le centre était devenu cercle, et le catalyseur s’en trouvait perturbé : j’avais une existence indépendante de la structure et de ses points. Sorti de ma solitude, je découvrais le bonheur d’un cercle unique et infini. Je ne savais pas pourquoi elle restait avec moi, et elle se contentait de me répéter : «Je t’aime car tu es l’Infini.» Non, je ne suis qu’un point comme les autres avec une fonction différente… Mais elle faisait de moi un point unique, celui d’un cercle sans centre.

Puis les points révélèrent leur cruauté. Ils détestaient l’électron libre car elle rendait leurs déplacements moins évidents, ils devaient chercher eux-mêmes leurs itinéraires : le nouveau centre leur faisait peur. Alors ils complotèrent, longtemps puisqu’ils se déplaçaient moins naturellement, mais ils finirent par s’entendre pour chasser l’électron libre. Ils se rapprochèrent les uns des autres, lentement et silencieusement, jusqu’à atteindre la limite de notre centre-cercle. Ils se mirent alors à tourner dans le sens inverse de notre propre rotation, nous révélant leur présence mal intentionnée, mais nous ne savions comment réagir. L’électron libre se faisait percuter par tous les points qui passaient à sa hauteur, sans fin, sans que nous puissions rien faire : prisonniers volontaires du centre-cercle, nous étions incapables de fuir. L’électron libre finit par me dire adieu et brisa notre cercle pour retourner à la première forme de son indépendance. Elle voulut passer le cercle pour le quitter à jamais, mais les points ne s’arrêtaient pas, tournant et la frappant au passage. Emportés dans leur danse primitive et envoûtante, ils la tuèrent, sans que je puisse quitter le centre qui m’était assigné. Quand ils revinrent à moi, je crus que mon sort allait être le même, et je m’en réjouissais. Ils se contentèrent de s’arrêter à nouveau, conscients que je ne pouvais plus présenter le moindre danger.

Le cercle retournait à sa structure originelle: les points et leurs relations facilitées par mon unicité et mon faux isolement. J’étais rendu au poids de ma détresse, qui m’était d’autant plus amère que j’avais connu un état autre et heureux. Je me mis à penser à la structure du cercle et la trouvai trop limitée pour qu’elle puisse constituer la totalité de l’espace : il existait nécessairement d’autres cercles que celui-ci, avec des centres qui partageaient ma solitude. Cette révélation ne m’apportait aucun réconfort. J’en eus donc une autre : il me fallait mourir aussi. Mais les points ne le laisseraient pas arriver, car c’était encore pire qu’un cercle surnaturel pour centre. Je devais forcer de moi-même ma propre mort. Revoyant la manière dont l’électron libre avait été tuée, je commençai à tourner sur moi-même, sans y penser vraiment. Je me pris à ce tournoiement et j’accélérai ma rotation. Les points se rapprochèrent comme tant de fois auparavant mais paraissaient apeurés : ils le faisaient contre leur volonté. Plus je tournais rapidement, plus ils se rapprochaient. Je finis par sentir qu’ils étaient arrivés jusqu’à moi : ils m’oppressaient et je jubilais. Je ne saurais jamais ce qu’il adviendrait du cercle, mais je souhaitai profondément que tous les éventuels centres fassent un jour comme moi. Emportés par ma danse inéluctable et dissidente, les points malgré eux me tuèrent.

L’oiseau rare & autres histoireS par Maria Velho da Costa

L’oiseau rare, Carrefour des littératures, 2000

Maria Velho da Costa Traduction de Maria Vasconcelos et Christine Laurent revue par l’auteur et Marie José Cameleyre

Maria Velho da Costa a présidé l’Association Portugaise des Écrivains puis a enseigné au King’s Collège de Londres. Elle a été Adjointe au Secrétariat d’État à la Culture. Elle a publié, en 1969, Maina Mendes aux éditions Dom quixotte en 2001, un roman qui l’a rendu célèbre. Les Novas Cartas Portuguesas (Nouvelles Lettres Portugaises avec les poétesses Maria Isabel Barreno et Maria Teresa Horta), ont valu à ses écrivains une condamnation par le régime salazariste en 1972. Elle a reçu, en 2002, le prix Camões qui est le plus grand prix littéraire du monde lusophone.

« Je n’existe pas », dit Dores
Même en sourdine, les sons lui étaient intolérables. Elle éteignit la radio. Dores amena le verre à sa bouche, elle pensa à ce qu’elle pourrait faire maintenant.
Il était deux heures de l’après-midi, et elle savait bien que l’homme dormait là-bas dans une maison, seul bien sûr. Il dormait d’une tristesse détruite comme elle. Une tristesse détruite n’a rien à voir avec une dépression, c’est ne plus pouvoir accomplir aucune tâche qui réjouisse ou qui soulage. Tout son être avait été privé de la curiosité, de cette qualité vibrante, qui, lorsqu’elle manque, retarde. Même si l’homme appelait maintenant, il ne saurait pas lui faire oublier tout ce qu’ils ne pourraient plus inventer, les plaisirs, les concessions, les maisons. L’inexorable rancoeur du deuil…
Ils avaient été utiles et capables de jouir de certains sens, de certains combats. Mais, comment parler à présent de la misère, des décombres ? Le téléphone ne sonnait toujours pas. «Je n’ai pas préparé ma vieillesse», dit Dores à haute voix, ce qui prouvait qu’elle pouvait encore parler seule, et qu’il y avait bien une différence entre la souffrance et la maladie, la pathologie et la réalité de ce désastre. Qu’elle se débatte, qu’elle vieillisse, mais qu’elle reste fringante.
Elle regarda autour d’elle, les objets n’étaient pas laids mais agressifs. La lumière crue de février présageait déjà l’acidité des rougeurs violacées du printemps. Seule, Dores rit et pleura de l’ineptie de la douleur provoquée par cette formule littéraire. – «rougeurs violacées ; quelle horreur». Ce qu’elle percevait alors dans sa voix était lettre morte, son étranger.
Elle appela sa mère. Sa mère ne s’était jamais occupée ou préoccupée de rien, ni de personne. Dores lui dit qu’elle allait prendre un bain et qu’elle irait la voir. À cette heure ? Les larmes dans la voix de Dores furent interprétées par sa mère comme des indices d’angine, de virose. Elle se plaignit alors de ses reins, de sa rétention déjà guérie bien sûr, elle dit à Dores de venir, de se préparer, de se couvrir chaudement. Elle lui parlait comme à quelqu’un qui ne serait et n’avait jamais rien été dans la vie.
Qu’elle se couvre, qu’elle mange, toussait-elle, ne toussait-elle pas ? Elle lui cachait tout, lui donnait du souci. Dores pensa que d’autres qu’elle pourraient sourire, attendries, par ces manifestations, tellement tardives, signes de l’appropriation de son corps, que d’autres pourraient être attendries aussi par la régression et la sénilité de ces vieilles, qui jouent une fois encore avec leur fille comme avec des poupées et qui assouvissent avec acharnement leur faim du corps jadis expulsé de leurs entrailles, chantage, haine, sans tendresse. C’était elle, Dores, la proie. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle soit devenue.
Non, elle n’irait pas chez sa mère. Qu’elles crèvent seules, toutes les deux comme des chiens, chiennes grisonnantes, ridées, visages creusés, témoin l’une pour l’autre de l’atrocité du temps qui n’avait rien changé ou presque. Entre elles, pas de cordon ombilical, seulement la longueur d’une laisse extensible. Dores se moucha en riant.
Elle rappela l’homme, il dormait au plus profond de son corps. Il dormait dans cette maison en longueur et de plain pied où les cahiers du travail abandonné étaient alignés comme des archives mortes, qui dévoraient tout, même ce corps endormi. Ils étaient vieux ou presque, tous les deux. Dores entendit dans la rue le sifflet modulé du rémouleur. Elle ouvrit la fenêtre, malgré le froid, la rue sale et moche. Le trille lui sembla improbable ; elle ne vit pas l’aiguiseur. Hallucination, début d’une fin solitaire ? Elle laissa le téléphone sonner longuement chez l’homme. Personne ne répondait du fond de ce sommeil, ce sommeil qui éventre les meubles, fait des brûlures de cigarettes sur le sol, sur les draps, cette torpeur d’avant le dernier verre. La voix de l’homme vient, enfin, sèche, comme lui autrefois, sèche, propre et ferme. Que veux-tu ?
Dores perçu le tintement de la glace comme si c’était dans son verre. Il était encore tôt pour boire sec, sans cette petite musique, comptine des pierres de glace. Dores raccrocha et murmura «rancoeur du deuil». Elle rappela sa mère, cette fois elles bavardèrent d’une manière enjouée. La mère était une femme à projets, sa jubilation à faire était immarcescible. Elle reculait devant les difficultés, à la manière d’un pêcheur, qui lâche la ligne, pour mieux épuiser sa proie.
Je suis donc un gros poisson, Mère,
Je t’entends très mal, chérie. Mais, que penses-tu, si je changeais les meubles et le lit du salon ? Je mettrais le canapé du côté opposé, on pourra rallonger le câble de la télévision. J’aimerais savoir ce que tu en penses, j’aime toujours savoir ce que tu penses.
«Je ne pense pas» dit Dores. Mais ce jeu l’avait beaucoup égayée.
Alors Dores eut envie de revoir l’oiseau et de l’acheter, cela faisait très longtemps qu’elle ne s’était rien offert, elle dépensait mais ne s’offrait rien. Depuis des semaines elle allait voir l’oiseau pour être vue de lui.
Il était très bleu, le bleu était sa couleur dominante, comme on peut le dire d’un paon, mais il était aussi jade, musc, turquoise, rubis, cardinal, terre de sienne, cyclamen. Il avait les yeux ronds comme ceux de certains enfants noirs, et comme ceux de tous les oiseaux de proie. Elle allait le regarder dans le centre commercial, il avait pris l’habitude de la regarder aussi. Il mesurait trente centimètres du crâne jusqu’au bout de sa longue queue, il avait les ongles longs de mandarin, d’un psittacidé entravé. Son nom était Rosella et l’Australie protégeait cette sous-espèce. Cette variante, elegans, dénaturée, était insensible au voisinage des chats en cage, aux déjections des autres animaux, à la lumière du néon, au vacarme. L’oiseau était extrêmement cher.
«Rentrons à la maison», lui dit Dores. L’animal bougeait peu, mais il accepta le haut perchoir, l’eau, le millet, les grains de tournesol, la cage, de belles dimensions enfin. Dans la pénombre, il observait, sans étonnement, ses yeux noirs grand ouverts, comme un enfant adopté. Dores l’appela Camilo.
Dores alla dîner chez sa mère, elles burent beaucoup. Entre elles, il ne semblait y avoir ni rancune ni deuil. Dores savait que la beauté à la fois délicate et terrible de l’animal l’attendait. Elle l’avait laissé dans la cage ouverte et le retrouva là. Il l’attendait. De ce crâne énorme par rapport au volume du corps émanait son intelligence. Il profitait tranquillement du perchoir et de l’espace qu’il n’avait jamais eu. Il la regardait avec une curiosité froide, impudique, mais apparemment disposé à ce qu’elle apprenne la pudeur. Dans son bien-être, il jaugeait avec sérénité. Il lissait ses plumes, signe de contentement, et d’une certaine reconnaissance. Seul, si beau, éloigné de ses contrées. Vieux mandarin en soie qui n’avait jamais volé de branche en branche, jamais nidifié, jamais été aimé, ses ongles spiralés témoignaient de l’injuste inertie.
Alors, Dores avec son verre d’alcool et de glace entendit à nouveau que l’homme à qui elle voulait raconter la beauté de l’oiseau, dormait toujours. «Laisse-moi tranquille».
Elle resta là à regarder l’oiseau en buvant. Elle renonçait à quelqu’un, tout était paisible chez le petit être bleu sommeillant sur un pied. Dans l’aube qui pointait elle voulut le faire voler. Il ne s’est pas débattu, juste tenté. Dores le lança en l’air, une fois et une fois encore. Elle célébrait la trêve de la cruauté de la mère, de l’indifférence, de tout. Elle ne pensait pas, ou alors à une vitesse vertigineuse – ivre. «Vas-y, vas-y». L’oiseau lancé s’élevait, retombait, haletait, il boitait déjà. Il commença à se défendre. Dores s’aperçut que les bords de son verre encore plein étaient tachés de sang, du sang de ses mains. L’animal lui donnait des coups de bec. Haletant, il tomba sur sa poitrine, les ailes en éventail inerte. La fatigue n’a rien de commun avec la confiance.
Dores lui ferma les bras et l’emmena au lit. Dans l’obscurité et la chaleur, tous les oiseaux se calment. La nuit, quand le monde expire, ils ne bougent plus. L’oiseau n’était pas une chouette. Au-dessus des hauts immeubles d’en face, une ligne d’un gris claire annonçait déjà l’aube. Le jour suivant, Camilo boitait toujours, le regard méfiant et, le bec ouvert, il surveillait tous ses gestes, il s’éloignait de ses mains dangereuses, contrairement au perroquet qui attend sur le mât que se calme le combat pour revenir sur l’épaule de son vieil amour de corsaire – supplice toléré.
Comme aux fauves et aux chats, Dores lui répétait : «Donne-moi du temps, un peu de temps, juste un peu de temps».
Dores eut l’air normal.
C’était le matin, elle avait pris des calmants pour que ses mains ne tremblent pas. Elle amena l’oiseau chez le vétérinaire, dans une boîte à chaussures à demi ouverte.
– «Il y a une fracture ancienne, mais pas sur cette cuisse, à moins que ce ne soit une distension de la jointure de la patte. Laissez-le se reposer, et, si sa qualité de vie ne se dégrade pas… Laissez-le tranquille ; c’est un animal âgé, inactif. Parfois, un simple changement peut les tuer», un simple changement… Dores le laissa tranquille. Camilo n’essaya pas de grimper sur le perchoir en bambou, il mangeait et buvait peu, paupières mi-closes, seul trait grossier, elles ressemblaient à une toile froissée. Concentré sur sa douleur, toute sa beauté était à terre.
Dores appela l’homme. Elle attendit encore. Il dit : «Laisse-moi tranquille – laisse-moi dormir».
De longues heures, elle regarda l’oiseau estropié au fond de la cage, il la regardait, et tremblait si elle approchait et elle pleura. Dores pensa que l’on ne pleurait comme ça, sans fin, que pour quelqu’un. Quand le jour tomba à nouveau, elle mit ses mains dans la cage, saisit Camilo par le dos et lui ferma les ailes, les oiseaux n’apprécient pas qu’on leur fasse cela. Mais il ne résista plus. Dores avait cessé de pleurer, elle le cajola, le berçant et se berçant. L’oiseau entortilla sa serre valide autour de son petit doigt, immobile.
Le portant ainsi, elle alla jusqu’à la salle de bain. Elle pensait qu’il y aurait davantage de sang. Une torsion, et la tête fut décollée, le corps tressaillit – très peu de sang. Elle retourna au salon, avec les deux morceaux du petit cadavre dans les mains. Seuls les yeux s’étaient éteints voilés comme l’on dit. Les paupières étaient baissées, grises et épaisses.
Une partie du corps dans chacune de ses mains, elle appela sa mère pour lui dire que l’oiseau était mort d’une maladie, ou de dépaysement. Elle se rendit compte qu’elle grimaçait. Dans sa voix des larmes silencieuses et inaudibles lui recouvraient le visage comme un voile. La mère lui dit que c’était dommage, qu’elle aimait tellement les animaux, qu’elle lui avait inculqué cet amour, mais que de toute façon, elle devait les éviter car elle n’avait pas de chance et qu’elle n’était pas douée avec eux.
Dores appela l’homme. La tête de l’oiseau, dans sa main gauche était froide. «Pierre d’Orient étincelante d’un bleu aveugle, oeil égyptien saphir». L’homme enfin réveillé, dit : «Moyen-Orient» – Veux-tu me voir ? Dores dit non, qu’elle ne voulait plus jamais le voir – qu’elle était aveugle. Il dit «quoi ?», sans émotion, ni inquiétude. Il dit qu’elle avait beaucoup affabulé et n’avait plus l’âge de faire du mélodrame à cause d’une bête. Dores dit que oui, que non, qu’elle voulait seulement lui dire qu’elle ne voulait plus jamais le voir. L’homme raccrocha.
Dores enveloppa les deux morceaux de l’oiseau, elle allait les mettre dans la poubelle au fond de l’escalier. À mi-chemin elle ouvrit le paquet pour voir une fois encore les ailes. Elle les écarta. Même décapité l’oiseau était encore d’une beauté radieuse. N’ayant plus personne sur qui pleurer, Dores s’assit sur le palier et pleura vraiment sur le cadavre, si éloigné de ses contrées, qui auraient pu être une forêt à moyenne altitude, ou la pergola d’un jardin à Canberra.
Assise au milieu des poubelles, Dores ouvrit ses mains qui ne retenaient que les deux morceaux du chaos de sa vie. Dans l’odeur putride des containers de la rue, Dores regarda encore l’oiseau rigide et bleu, comme le ciel d’où elle n’aurait jamais dû tomber, gardienne indigne de ces petits, Dores dit à haute voix – «que la rancune de Dieu pour ses créatures est meurtrière».

Danger de vie par Michèle Delaunay

Danger de vie,
in L’ambiguïté est le dernier plaisir,
Nouvelles, éd. Actes Sud, 1987
Michèle Delaunay

Michèle Delaunay est cancérologue à Bordeaux. Députée de la Gironde, elle a été Ministre déléguée en charge des personnes âgées et de l’autonomie. Elle est à l’origine de la réforme législative relative à la dépendance. Elle est l’auteur du recueil L’ambiguïté est le dernier plaisir, paru chez Actes Sud et dont est extraite la nouvelle intitulée Danger de vie, mais aussi de plusieurs ouvrages dont La ronde droite, aux éditions Gallimard, L’éphémérité durable du blog aux éditions Le bord de l’eau. …

Et ils ne le reconnurent point, parce que leurs yeux étaient fermés. ( Luc, XXIII).

18 octobre 1954. Heureusement, la décision avait été prise avant l’hiver. Ils avaient vécu jusque-là à la lisière de villages de Sibérie dont ils ne surent même jamais le nom, tellement perdus, tellement isolés, qu’il n’y aurait eu besoin ni de camps, ni de gardiens pour les tenir enfermés. L’immensité sans recours, le froid, l’état où ils étaient, suffisaient. Personne ne leur avait rien dit des négociations entre l’Est et l’Ouest dont ils étaient l’objet. Personne d’ailleurs, là-bas, n’en savait rien. Ce jour-là, ils étaient trois. Les livraisons, à cette époque, se faisaient par pincées, le contenu de l’arrière d’un camion. Mais pour chaque pincée, combien de jours et de mois d’attente, de papiers remplis à leur nom en triple exemplaire, de courriers égarés, de réunions constamment remises. Finalement, une lettre était arrivée, fixant le lieu et l’heure, l’heure précise, et dans chaque détail, les modalités de la livraison.

La remise, c’était le mot choisi dans le document officiel, aurait lieu à quelques kilomètres de Gudow, un village de Basse-Saxe à la frontière des deux Allemagnes, dans le «no man’s land» qui les tient séparées. Un très petit village où il n’y avait pas d’hôtel pour recevoir les femmes et les enfants. Les habitants avaient été mis au courant et avaient ouvert leurs portes. On avait dormi où on pouvait, dans les familles qui possédaient une chambre libre. Les femmes et les enfants étaient réunis dans la plus grande.

La lettre précisait que chaque épouse pouvait être accompagnée d’un parent. Rosamunde Hopke avait longuement hésité à emmener Wilfried, son fils, bien qu’elle le traitât comme un adulte et qu’elle n’eût que lui. Puis elle avait eu peur de le laisser, beaucoup plus que d’être seule. Les deux autres aussi avaient choisi un de leurs fils.

La veuve chez qui elles logèrent avait certainement dû connaître le nom de chacune d’elles que la radio et les journaux d’alors disaient souvent, et l’avait conservé en mémoire. Pourtant, sans avoir eu besoin de s’accorder, elles ne se nommèrent pas. Pour les mêmes raisons sans doute, la veuve ne demanda rien. Dans la chambre, les femmes parlèrent entre elles, et les fils couchèrent à leur place dans les lits. Ils avaient entre onze et quinze ans. Tous les trois maigres et peu bavards. La veuve frappa à l’heure dite : tous se tenaient prêts. Elle offrit du pain, du beurre et du jambon cru, en disant : «Maintenant, les temps sont meilleurs, nicht war ?» Les femmes la remercièrent et mais elles ne purent que boire le thé qui allait avec. Les enfants avalèrent quelques bouchées. Le jambon avait goût de fumée.

Elles attendirent longtemps les voitures, chacune sortant après l’autre sur le seuil pour guetter dans le froid piquant de la nuit qui annonçait l’hiver. Les officiels et les chauffeurs avaient dormi dans les deux autres maisons, en contrebas du village. Ils les firent monter avec un respect gêné. Il semblait davantage qu’on allât sur le lieu d’une condamnation que sur celui de sa levée. Tout le monde tenait dans deux voitures noires, et une autre plus grande dont l’arrière avait été aménagé pour recevoir trois rangs de sièges. On s’arrêta à la frontière de l’Ouest. Au-delà, l’étendue vide, le poste frontière opposé, et bientôt un attroupement que l’on scruta à la jumelle. Personne ne parlait sauf pour dire l’heure.

De l’autre côté, à l’autre bout de l’Europe fracturée, les hommes avaient d’abord été mis dans le train, séparément. Un camion les attendait dans la gare où ils étaient arrivés l’un après l’autre. Depuis, ils voyageaient sans faire d’étapes, du moins sans s’apercevoir qu’ils en faisaient : ils restaient dans le camion bâché, enroulés dans des couvertures. Le chauffeur s’arrêtait à l’abri d’un hangar ou d’un auvent et il allait dormir, les laissant plusieurs heures sans garde. Avant, il les faisait descendre pour qu’ils ne souillent pas l’intérieur du camion. Huit jours, dix jours, difficile à dire. Tout le voyage, ils avaient peu parlé. Ils se rendaient compte mais ils ne trouvaient pas de mots et ils n’en éprouvaient pas la nécessité. Après Stalingrad, ils n’avaient pas été internés ensemble et ils ne s’étaient revus que là à l’arrière du camion. Au début, le chauffeur avait été accompagné, sans doute par un fonctionnaire de police. Il s’était arrêté dans la première grande ville. On avait attendu plusieurs heures. Personne n’était venu le remplacer. Il avait dû faire son rapport et dire que ce n’était pas la peine. Le camion avait continué sa route, le chauffeur seul avec ses trois prisonniers. Voilà tout ce que j’ai jamais pu savoir de ce voyage.

Les femmes s’étaient retrouvées à Hanovre, puis elles avaient été transportées dans les voitures noires. Dans les deux jours que dura ce moment de leur histoire, elles se lièrent, ou plutôt, à ce qu’elles avaient vécu de semblable, elles reconnurent qu’elles étaient liées déjà. Deux s’étaient rencontrées à Berchtesgaden. Pourtant, après ce grand ébranlement vers lequel elles roulaient, elles ne se revirent jamais.

À l’heure dite, trois silhouettes se détachèrent et au bout de quelques instants, parurent avancer dans le brouillard encore sombre. Trois humains, identifiables à ce qu’ils étaient debout. Ils marchaient d’un pas également indécis qui n’aurait permis d’en reconnaître aucun, sous le regard croisé des jumelles que l’on pointait sur eux. Ils ne donnaient pas l’impression de savoir où ils allaient et encore moins de se hâter. Ils marchaient droit devant comme on leur avait dit. Après cinq minutes, peut-être plus, peut-être moins, ils traversèrent une ligne imaginaire, et du haut d’un mirador, on entendit un long coup de sifflet. Aucun ne leva la tête. Un des Allemands dit aux femmes : «Ça y est». Wilfried Hopke eut envie de demander qu’est-ce qui y était, mais le silence était si fort sur toute l’étendue de l’aube, qu’il n’osa pas le déranger une fois encore, comme le sifflement l’avait fait.

De part et d’autre de la frontière, les deux groupes ne bougeaient pas. Il n’y avait que ces trois silhouettes qui paraissaient ramer. En y repensant, j’ai curieusement l’impression que si un seul de ceux qui les observaient de loin avait fait un pas, le silence aurait été déchiré à jamais, les sirènes puis les bombes auraient recommencé à enflammer le ciel.

Les trois hommes continuaient à avancer au rythme hésitant d’une mécanique en fin de course, usée. Tous barbus, informes, l’air de mannequins ficelés à la taille et aux genoux dans des vêtements mal identifiables. Tous avec le même visage gris, perdu, noyé dans le gris de la barbe et des cheveux rapidement coupés au-dessus des oreilles. Des bottes molles, éculées, dépareillées. Une grande blouse sans couleur, serrée aux poignets et à la taille, comme les bottes étaient serrées au-dessous du genou.

Les hommes étaient maintenant tout proches. Instinctivement, ils s’arrêtèrent à deux ou trois mètres du groupe. Pendant quelques instants, tout ce qui vivait sur ce morceau de la surface terrestre parut figé, en suspens. Le jour était levé et une lumière blanche, presque minérale, éclairait l’ensemble. Un des officiels allemands avança un peu, très peu, et fit signe aux familles qui étaient restées en retrait à côté de la voiture aménagée en autocar. Personne ne bougea. On vit alors avancer les trois fantômes de moujiks. Ils ne purent faire qu’un pas et de nouveau, ils s’interrompirent, je pourrais presque dire ils s’interrompirent de vivre, tant ils paraissaient hors du temps et de tout ce qui avait lieu autour d’eux. Les yeux s’écarquillaient d’un côté, restaient hagard de l’autre. Personne ne reconnut personne. Les hommes avaient trop changé et ils étaient trop épuisés pour fixer leur attention. On sentit qu’il fallait faire quelque chose parce que les enfants ou les femmes allaient se mettre à crier. Le chef de la délégation sortit une lettre de l’intérieur de son manteau. Il la déplia devant lui pour gagner du temps, mais il n’eut pas besoin de la lire, il ne connaissait que trop bien les trois noms. D’une voix défigurée qu’il essayait de rendre forte mais qui se cassait après chacun, il appela, Dr Arnim von Rathenow !
Une main de femme s’avança et retomba. L’homme resta sur place.
Colonel Herbert Hoffmann !
L’homme, cette fois, devança son nom et se posta en face de la voisine de Rosamunde Hopke, sans vraiment la voir, semblait-il. Le plus jeune des enfants se mit à pleurer presque silencieusement, comme s’il était seul dans une chambre et pleurait pour lui-même. Personne ne se touchait, ni ne se disait rient.
Et dans un dernier effort, bien que ce fût maintenant inutile, l’Allemand prononça presque tout bas :
Général Hopke ! Ma mère avança, droite, et brutalement tomba évanouie à ses pieds. Au moment de mourir, il y a quelques mois, elle se le reprochait encore.
Et ce bel Allemand qui est mon ami, et qu’à son air de santé et de satisfaction je n’avais cru capable de porter aucune sorte de deuil, interrompit son récit. Nous sommes restés en silence un moment, assis côte à côte à la crête de la dune. Le jour montait et nous chauffait les épaules. L’océan et le ciel perdaient cette pâleur particulière, poudrée, qui les voile le matin, même au coeur de l’été. En se relevant, il me tendit la main et ajouta :
C’est la première fois… Jamais je n’avais pu raconter cela… Je veux dire : comme une histoire à l’intérieur de l’histoire. Peut être fallait-il tout ce temps, et que je vienne là…
Nous reprenions notre marche. Devant nous, un peu plus bas, sur le pan de ciment d’un blockhaus écroulé que l’Atlantique arrachait chaque année un peu plus à la dune, je vis une inscription nouvelle, en deux lignes. L’une en caractères d’importance moyenne, Baden Verboten, l’autre en lettres immenses, tenant presque toute la hauteur de ce morceau de blockhaus éclaté, LEBENSGEFAHR, « danger de mort », mais la langue allemande dit «danger de vie» et même la similitude de sens de ces formules opposées me mit à la bouche un goût de dérision.

Graffiti…

Graffiti…
Salima Arbani

Salima Arbani
(c) Salima Arbani

Salima Arbani
(©) Salima Arbani

Salima Arbani
(©) Salima Arbani

Salima Arbani est née au Maroc. Elle est peintre. Elle a suivi des études d’arts plastiques en France. Elle a participé au Festival d’Art Vidéo de Casablanca pour la projection de films expérimentaux. Phaéton reproduit les trois dessins à l’encre exécutés sur le vif.
… Fzz, série de trois moustiques.

Mon bonheur…

Cathy Schein
(©) Cathy Schein

Mon bonheur…
Cathy Schein

Cathy Schein est peintre (née à Saigon). Découpages, collages, assemblages, encres… couleurs ou noirs ou blancs, papiers et déchirures… Elle a exposé son travail dans de prestigieuses galeries… et illustré plusieurs ouvrages littéraires.