{"id":121,"date":"2017-02-26T17:59:51","date_gmt":"2017-02-26T16:59:51","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=121"},"modified":"2017-02-26T17:59:51","modified_gmt":"2017-02-26T16:59:51","slug":"le-metis-crunet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/02\/26\/le-metis-crunet\/","title":{"rendered":"Le m\u00e9tis Crunet"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le m\u00e9tis Crunet <\/strong><br \/>\n<strong>En attendant le vote des b\u00eates sauvages, Le Seuil, 1998. <\/strong><br \/>\n<strong>Veill\u00e9e II \u00abune pirogue n\u2019est jamais trop grande pour chavirer\u00bb, extrait. <\/strong><br \/>\n<strong>Ahmadou Kourouma (1927-2003 )<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Ivoirien, d\u2019origine malink\u00e9, Ahmadou Kourouma est un g\u00e9nie de la litt\u00e9rature. Il est notamment l\u2019auteur de : <em>Soleils des Ind\u00e9pendances<\/em> (1968), <em>Le diseur de v\u00e9rit\u00e9 (<\/em>1972, pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre censur\u00e9e en C\u00f4te d\u2019Ivoire), <em>Monn\u00e8, outrages et d\u00e9fis<\/em> (1990), <em>Yacouba, chasseur africain<\/em> (1998), <em>Allah n\u2019est pas oblig\u00e9<\/em> (2000, prix Renaudot, prix Goncourt des lyc\u00e9ens et prix Amerigo-Vespucci), <em>Paroles de griots<\/em> (2003, avec Ousmane Sow), <em>Quand on refuse on dit non<\/em> (roman inachev\u00e9, 2004). Po\u00e8te engag\u00e9, il connu la prison et l\u2019exil\u2026 Lorsqu\u2019en 2002, juste avant sa mort, la guerre civile \u00e9clate en C\u00f4te d\u2019Ivoire, il prend position contre l\u2019ivoirit\u00e9. Avec son roman, En attendant le vote des b\u00eates sauvages (prix du Livre Inter), il lie po\u00e9sie et r\u00e9cit historique en dressant le portrait de plusieurs dictateurs africains dont Houphou\u00ebt-Boigny, Bokassa, Mobutu, S\u00e9kou Tour\u00e9, Gnassingb\u00e9 Eyadema, Hassan II\u2026 Ce conte est avant tout militant. Kourouma y d\u00e9nonce toutes les pratiques machiav\u00e9liques des dirigeants africains. Le m\u00e9tis Crunet, adepte de la pens\u00e9e colonialiste, n\u2019est autre que la caricature de Nicolas Grunitzky (1913-1969), deuxi\u00e8me Pr\u00e9sident du Togo, n\u00e9 d\u2019un p\u00e8re allemand et d\u2019une togolaise\u2026<\/p>\n<p>(\u2026) quatre chefs se partag\u00e8rent le pouvoir. Chacun eut une part ; chacun convoitait la totalit\u00e9 et croyait \u00e0 sa chance de l\u2019acqu\u00e9rir ; \u00e0 chacun, les devins et les marabouts avaient fait croire qu\u2019il \u00e9tait pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 devenir Pr\u00e9sident \u00e0 vie de la R\u00e9publique. Il y avait d\u2019abord le Capitaine Koyaga (\u2026) en second lieu le Colonel Ledjo (\u2026). Il y avait Tima (\u2026). Il y avait enfin le m\u00e9tis Crunet\u2026 Quand tu rencontres un mul\u00e2tre, tu es en face d\u2019un homme malheureux de ne pas \u00eatre un Blanc, mais heureux de ne pas \u00eatre un Noir. La vie est toujours douloureuse pour les gens qui aiment ceux qui les excluent et m\u00e9prisent ceux qui les acceptent. J.-L. Crunet \u00e9tait un mul\u00e2tre. Mais un mul\u00e2tre chanceux qui v\u00e9cut sa prime jeunesse dans la malchance et la damnation du colonis\u00e9 et la presque totalit\u00e9 de sa vie dans l\u2019opulence et l\u2019arrogance du Blanc colonisateur.<\/p>\n<p>Un jour, un garde-cercle vigilant vit arriver des garnements au bord d\u2019un marigot. Ils \u00e9taient quatre. Tous les quatre pieds nus et morveux. Tous les quatre \u00e9galement noirs de crasse comme des mouches. Ils se jet\u00e8rent \u00e0 l\u2019eau. Le garde-cercle avec surprise constata que le quatri\u00e8me gar\u00e7onnet devenait blanc quand il plongeait et se lavait, de plus en plus blanc au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il replongeait et se relavait. Il s\u2019en approcha et v\u00e9rifia que le garnement n\u2019\u00e9tait ni albinos ni Maure ou Peul, mais un Blanc, un vrai Blanc. Le consciencieux garde-cercle ne put se contenir, courut jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9sidence du commandant blanc, appliqua un parfait salut militaire et bien qu\u2019essouffl\u00e9 informa le chef de la subdivision de sa d\u00e9couverte. Le commandant sur-le-champ manda le chef du village, l\u2019interpr\u00e8te, la m\u00e8re et son galopin. Il fut demand\u00e9 \u00e0 la jeune femme de relever devant toutes les notabilit\u00e9s de la ville le nom du pays lointain o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9voy\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 porter au dos un petit m\u00e9tis.<\/p>\n<p>La m\u00e8re, tremblant de peur, expliqua qu\u2019elle n\u2019avait jamais quitt\u00e9 les collines mais rappela que, lors de la derni\u00e8re r\u00e9bellion des montagnards nus du Nord, un d\u00e9tachement de passage command\u00e9 par un lieutenant blanc avait bivouaqu\u00e9 des semaines dans le pays. En raison de sa beaut\u00e9 et de sa virginit\u00e9, elle avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de pr\u00e9parer l\u2019eau chaude pour le lieutenant blanc et de savonner le dos de l\u2019officier au cours de ses bains de nuit et de lever. Elle lava et relava nuit et jour le dos de son Blanc et ne se limita qu\u2019\u00e0 cette t\u00e2che. Quelle ne fut pas sa surprise de constater quelques semaines seulement apr\u00e8s le d\u00e9part du d\u00e9tachement qu\u2019elle portait bel et bien une grossesse. Tout le monde convint de la v\u00e9rit\u00e9 historique du s\u00e9jour dans le pays d\u2019une compagnie de tirailleurs command\u00e9e par un lieutenant blanc.<\/p>\n<p>L\u2019administrateur blanc du cercle des collines se f\u00e2cha, r\u00e9primanda et mena\u00e7a tout le monde : l\u2019interpr\u00e8te, les chefs de canton, du village, de la tribu et la jeune m\u00e8re. Les indig\u00e8nes n\u2019avaient pas le droit de dissimuler et d\u2019\u00e9lever un mul\u00e2tre dans leurs insalubres cases. Il le leur avait plusieurs fois expliqu\u00e9. Un mul\u00e2tre est un demi-Blanc donc pas un N\u00e8gre. D\u00e8s le lendemain, l\u2019enfant fut arrach\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re et, sous bonne escorte, envoy\u00e9 au foyer de m\u00e9tis de la capitale de la colonie o\u00f9 on le savonna plusieurs fois, le chaussa, l\u2019habilla, le coiffa et l\u2019envoya sur un banc. Il fut heureux et se r\u00e9v\u00e9la intelligent, travailleur et encore chanceux. Tr\u00e8s chanceux. Un matin, pendant la r\u00e9cr\u00e9ation, toute l\u2019\u00e9cole se mit \u00e0 l\u2019appeler, \u00e0 le rechercher. Il se rendit accompagn\u00e9 d\u2019une foule de camarades au bureau du directeur du foyer. Le directeur le f\u00e9licita et lui annon\u00e7a son d\u00e9part pour la m\u00e9tropole par le prochain bateau\u2026<\/p>\n<p>Sa grand-m\u00e8re de France, une vieille rombi\u00e8re, avait d\u00e9couvert en relisant les carnets de route de son fils \u00e9limin\u00e9 par la fi\u00e8vre jaune qu\u2019elle avait un petit-enfant parmi les sauvages de la brousse africaine. Il me faut vite le r\u00e9cup\u00e9rer pour que les cannibales ne me le d\u00e9vorent pas, s\u2019\u00e9cria-t-elle en pleurant. Elle \u00e9tait riche, puissante financi\u00e8rement et politiquement. Sans perdre une minute, elle s\u2019en alla successivement aux minist\u00e8res de la Guerre et des Colonies. Les gouverneurs et tous les administrateurs des colonies furent mobilis\u00e9s, tout fut mis en oeuvre ; le petit m\u00e9tis fut d\u00e9nich\u00e9. La vieille l\u2019aimait avant de l\u2019avoir vu ; elle l\u2019aima quand elle l\u2019accueillit et le pratiqua. C\u2019\u00e9tait un mignon de gar\u00e7on \u00e0 qui on fit perdre imm\u00e9diatement ses noms impronon\u00e7ables n\u00e8gres de Dahonton N\u2019kongloberi et qu\u2019on baptisa de ceux civilis\u00e9s et catholiques de Jean-Louis Crunet.<\/p>\n<p>J.-L. Crunet ne se r\u00e9v\u00e9la pas seulement un bon catholique croyant et pratiquant, mais un authentique Crunet. Un Crunet dans les veines duquel n\u2019aurait jamais coul\u00e9 la moindre goutte de sang colonis\u00e9. Il franchit comme un plaisir tous les obstacles qui sont propos\u00e9s, pour les \u00e9prouver, aux futurs dirigeants de la France \u00e9ternelle. Brillamment il r\u00e9ussit aux concours communs aux grandes \u00e9coles et entre toutes, comme tout bon Crunet, il pr\u00e9f\u00e9ra l\u2019\u00c9cole Polytechnique. Et apr\u00e8s sa classe dans la cavalerie entra \u00e0 l\u2019\u00c9cole des ponts et chauss\u00e9es. En France m\u00e9tropolitaine, il se comporta socialement et moralement comme un Crunet jusqu\u2019\u00e0 quarante ans. Au-del\u00e0 de la quarantaine, ce furent les s\u00e9quelles de ses ascendances n\u00e8gres qui surgirent et eurent le dessus. L\u2019appel du sang est assur\u00e9ment irr\u00e9sistible, on ne fait jamais d\u2019une hy\u00e8ne un mouton. \u00c0 la surprise de tous les Crunet, Jean-Louis commen\u00e7a \u00e0 s\u2019adonner aux jeux, \u00e0 tromper sa femme qu\u2019il aimait pourtant. Celle-ci obtint la s\u00e9paration. Pour noyer son d\u00e9pit amoureux, il fr\u00e9quenta Pigalle o\u00f9 il s\u2019enticha d\u2019une N\u00e9gresse aussi sensuelle, aguicheuse et sex-appeal que Jos\u00e9phine Baker. Il se perdit dans l\u2019alcool et les stup\u00e9fiants. D\u2019un tournemain, il dilapida la fortune que lui avait l\u00e9gu\u00e9e sa grand-m\u00e8re. Rejet\u00e9 par sa race et son milieu, il se souvint de son ascendance n\u00e8gre, se pr\u00e9senta au minist\u00e8re des Colonies publiquement et \u00e0 haute voix d\u00e9clara assumer pleinement sa n\u00e9gritude. Le ministre l\u2019affecta dans son pays natal. \u00c0 son d\u00e9barquement, tous les Noirs de la colonie, fiers de poss\u00e9der un polytechnicien au sein de leur race, l\u2019accueillirent avec des tam-tams et des danses lubriques. La f\u00eate fut si spontan\u00e9e, color\u00e9e, enthousiaste, grandiose et belle qu\u2019elle donna une id\u00e9e au gouverneur de la colonie. Le gouverneur depuis trois mois cherchait sans r\u00e9sultat un cadre, un responsable cr\u00e9dible parmi les intellectuels et personnalit\u00e9s n\u00e8gres qui ne serait ni r\u00e9volutionnaire ni anticolonialiste. Il lui fallait cet indig\u00e8ne instruit pour les prochaines l\u00e9gislatives. Il voulait en faire le candidat pour lequel l\u2019administration coloniale pourrait truquer les \u00e9lections et faire \u00e9chouer le favori nationaliste en se pr\u00e9valant sans cesse de ses dipl\u00f4mes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le m\u00e9tis Crunet En attendant le vote des b\u00eates sauvages, Le Seuil, 1998. Veill\u00e9e II \u00abune pirogue n\u2019est jamais trop grande pour chavirer\u00bb, extrait. Ahmadou Kourouma (1927-2003 ) L\u2019Ivoirien, d\u2019origine malink\u00e9, Ahmadou Kourouma est un g\u00e9nie de la litt\u00e9rature. 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