{"id":223,"date":"2017-02-26T22:15:16","date_gmt":"2017-02-26T21:15:16","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=223"},"modified":"2019-10-08T17:06:16","modified_gmt":"2019-10-08T15:06:16","slug":"le-desespoir-forme-superieure-de-la-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/02\/26\/le-desespoir-forme-superieure-de-la-critique\/","title":{"rendered":"Le D\u00e9sespoir, forme sup\u00e9rieure de la critique"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le D\u00e9sespoir, forme sup\u00e9rieure de la critique<\/strong><br \/>\n<strong>Jean-Michel Dev\u00e9sa<\/strong><\/p>\n<p>Jean-Michel Dev\u00e9sa est \u00e9crivain, professeur de lettres \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Limoges. Il a exerc\u00e9 \u00e9galement dans diverses universit\u00e9s en Afrique, en Europe et aux \u00c9tats-Unis. Ses th\u00e9matiques de recherche concernent essentiellement les avant-gardes du XXe si\u00e8cle, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise de l\u2019extr\u00eame contemporain et les litt\u00e9ratures de la Francophonie. Il vient de publier son premier roman, Bordeaux la m\u00e9moire des pierres, aux \u00e9ditions Mollat.<\/p>\n<p>\u00abLa po\u00e9sie contemporaine ne chante plus. Elle rampe.\u00bb<br \/>\nL\u00e9o Ferr\u00e9, Pr\u00e9face, (Il n\u2019y a plus rien)<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019\u00e9cris pas comme de Gaulle ou comme Perse<br \/>\nJe CAUSE et je GUEULE comme un chien<br \/>\nJE SUIS UN CHIEN \u00bb<br \/>\nL\u00e9o Ferr\u00e9, Le Chien (Amour Anarchie)<\/p>\n<p>Pas plus qu\u2019une autre, l\u2019oeuvre de Ferr\u00e9 ne parle d\u2019elle-m\u00eame. Et comme en la mati\u00e8re il importe que chacun d\u00e9termine son mode d\u2019appr\u00e9hension, en fonction \u00e9videmment de ses conceptions th\u00e9oriques et de sa vision de l\u2019art, mais aussi de sa propre histoire, je crois utile de pr\u00e9ciser que, depuis l\u2019\u00e2ge de quatorze ans, Ferr\u00e9 n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019accompagner ma travers\u00e9e de l\u2019existence, des r\u00eaves et des textes\u2026<\/p>\n<p><strong>Comme un saxo gueulant des chants d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s<\/strong><br \/>\nL\u00e9o Ferr\u00e9 m\u2019a d\u2019abord fourni la voix libertaire et rebelle qui a \u00e9pic\u00e9 le marxisme-l\u00e9ninisme de mes ann\u00e9es militantes (1) quand, avec mes plus proches ami(e)s, lesquel(le)s \u00e9taient toutes et tous des camarades, pour tuer la nuit \u00e0 la suite d\u2019un collage d\u2019affiches ou dans une retraite \u00e0 la campagne sous le br\u00fblant soleil du printemps 76, nous entonnions \u00e0 l\u2019unisson (2) les stances de \u00abIl n\u2019y a plus rien (3)\u00bb et que nous reprenions en coeur les vers de \u00ab Les Anarchistes (4)\u00bb, jaloux et furieux \u00e0 la fois que notre courant de pens\u00e9e et d\u2019action (5) f\u00fbt incapable de se doter d\u2019un hymne aussi puissant et g\u00e9n\u00e9reux, jusque dans une grandiloquence qui, en cultivant l\u2019hyperbole, se d\u00e9samorce d\u2019elle-m\u00eame pour tourner en une simple mais souveraine manifestation de fraternit\u00e9 : \u00abQu\u2019y\u2019en a pas un sur cent et qu\u2019pourtant ils existent\/Et qu\u2019ils se tiennent bien bras dessus bras dessous\/ Joyeux et c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils sont toujours debout\/Les anarchistes \u00bb.<\/p>\n<pre>(1) Ici, je n\u2019ai pas d\u2019autre choix que de rapprocher mes pauvres souvenirs de ces observations consign\u00e9es par Andr\u00e9 Breton dans Arcane 17 : \u00ab Le drapeau rouge, tout pur de marques et d\u2019insignes, je retrouverai toujours pour lui l\u2019oeil que j\u2019ai pu avoir \u00e0 dix-sept ans, quand, au cours d\u2019une manifestation populaire, aux approches de l\u2019autre guerre, je l\u2019ai vu se d\u00e9ployer par milliers dans le ciel bas du Pr\u00e9 Saint-Gervais. Et pourtant - je\nsens que par raison je n\u2019y puis rien - je continuerai \u00e0 fr\u00e9mir plus encore \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du moment o\u00f9 cette mer flamboyante, par places peu nombreuses et bien circonscrites, s\u2019est trou\u00e9e de l\u2019envol de drapeaux noirs. \u00bb\n(2) Autour de la guitare de Serge Pantchenko.\n(3) \u00ab Et les microbes de la connerie que vous n\u2019aurez pas manqu\u00e9 de nous l\u00e9guer, montant\/ De vos fumures\/De vos livres engrang\u00e9s dans vos siloth\u00e8ques\/De vos documents publics\/De vos r\u00e8glements d\u2019administration p\u00e9nitentiaire\/De vos d\u00e9crets\/De vos pri\u00e8res, m\u00eame,\/Tous ces microbes\u2026\/Soyez tranquilles,\/Nous avons d\u00e9j\u00e0 des machines\npour les r\u00e9voquer\/\/ NOUS AURONS TOUT\/\/Dans dix mille ans.\u00bb\n(4) \u00ab Ils ont un drapeau noir\/En berne sur l\u2019Espoir\/Et la m\u00e9lancolie\/Pour tra\u00eener dans la vie\/Des couteaux pour trancher\/Le pain de l\u2019Amiti\u00e9\/Et des armes rouill\u00e9es\/Pour ne pas oublier\u00bb\n(5) En d\u00e9pit de la sympathie que j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9e pour l\u2019homme (accueilli sur \u00abnotre \u00bb campus pour un \u00abmeeting-concert\u00bb), j\u2019ai toujours trouv\u00e9 assez \u00ab path\u00e9tique \u00bb que Maurice Fanon ait \u00e9prouv\u00e9 le besoin de \u00abr\u00e9pondre\u00bb \u00e0 Ferr\u00e9 par une bien fade \u00abLes Communistes\u00bb qui, m\u00eame chant\u00e9e par Pia Colombo, fleure la \u00abchanson engag\u00e9e\u00bb dans tout ce que celle-ci peut avoir de triste et de convenu \u00e0 force de \u00abtirer \u00e0 la ligne\u00bb.<\/pre>\n<p>Il est probable que l\u2019int\u00e9r\u00eat de Ferr\u00e9 pour le rock de cette \u00e9poque n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger \u00e0 mon engouement pour son travail et que les accents \u00e9lectriques (orgue, violon, guitare et basse) et le jeu de la session rythmique de ZOO (1), un groupe de jazz-rock-progressif, avec lequel il enregistre \u00abLe Chien\u00bb, \u00abLa \u00abThe Nana\u00bb \u00bb, \u00abLa Solitude\u00bb et \u00abLe Conditionnel de vari\u00e9t\u00e9\u00bb et part en tourn\u00e9e, aient accru mon adh\u00e9sion \u00e0 sa musique.<br \/>\nSa \u00abcuriosit\u00e9\u00bb tranchait avec l\u2019esth\u00e9tique conformiste et l\u2019\u00abaust\u00e9rit\u00e9\u00bb<br \/>\ndes milieux d\u2019extr\u00eame-gauche tr\u00e8s peu enclins \u00e0 examiner la possibilit\u00e9<br \/>\nd\u2019un front et d\u2019une avant-garde artistiques, ce qui a fait qu\u2019une partie<br \/>\nd\u2019entre nous a discern\u00e9, \u00e0 tort, une promesse dans les \u00e9chos qui nous parvenaient de la Grande R\u00e9volution Culturelle Prol\u00e9tarienne chinoise. En<br \/>\nce domaine, nous \u00e9tions pour beaucoup schizophr\u00e8nes, regardant politiquement vers l\u2019est mais vibrant \u00e9motionnellement en scrutant l\u2019ouest\u2026<br \/>\nFerr\u00e9, dont on a l\u2019habitude de dire que la cr\u00e9ation a \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9e voire<br \/>\nrenouvel\u00e9e par l\u2019onde de choc suscit\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire par l\u2019insurrection estudiantine r\u00e9cusant, autour de l\u2019ann\u00e9e 68, l\u2019american way of life et la consommation \u00e0 tout crin, a ensuite constitu\u00e9, &#8211; il serait bien sot de le taire -, le viatique dans lequel je me suis, chaque fois que n\u00e9cessaire, consol\u00e9 de mes d\u00e9boires et de mes chagrins d\u2019amour, puisant dans \u00abTu ne dis jamais rien (1) \u00bb (La Solitude) et dans \u00abLes Amants tristes (3)\u00bb (L\u2019Espoir) de quoi oindre mes peines et mes blessures.<\/p>\n<pre>(1) Le groupe ZOO est compos\u00e9 par Andr\u00e9 Herv\u00e9 (orgue \u00e9lectrique, piano, guitare \u00e9lectrique), Michel Ripoche (trombone, saxophone t\u00e9nor, violon \u00e9lectrique), Daniel Carlet (saxophones alto, baryton, soprano, fl\u00fbte, violon \u00e9lectrique), Michel Herv\u00e9 (basse \u00e9lectrique) et Christian Devaux (batterie, percussions). On peut consulter \u00e0 propos de cette collaboration ZOO\/Ferr\u00e9 : <a href=\"http:\/\/rock-prog.over-blog.com\/article-leo-ferre-etle- groupe-zoo-la-solitude-1971-110123482.html\">http:\/\/rock-prog.over-blog.com\/article-leo-ferre-et-le-<\/a>\ngroupe-zoo-la-solitude-1971-110123482.html\n(2) \u00ab Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien\/Mais tu luis dans mon coeur comme luit cette \u00e9toile\/Avec ses feux perdus dans des lointains chemins\/Tu ne dis jamais rien comme font les \u00e9toiles. \u00bb\n(3) \u00ab Dans le feu de tes yeux mon regard s\u2019est \u00e9teint\/\/Crie crie crie\/\/Tu es moi. JE c\u2019est toi\/Comment t\u2019appelles-tu ?\/Tu t\u2019appelles la nuit dans le ventre des filles\/De ces filles qui roulent au bord de la mort lente\/Tu t\u2019appelles l\u2019amour Tu es toutes les femmes\/Tu es TOI tu es ELLES\/Des niagaras vernis me tombent dans la gueule\/\/Crie crie crie\/\/ Tu n\u2019es plus l\u00e0 parce que tu es moi\/Et que je suis ailleurs\/JE et TOI C\u2019est tout comme\/\nEt l\u2019on s\u2019en va mourir au club des nuits cass\u00e9es\/\/Qui dont r\u00e9parera l\u2019\u00e2me des amants tristes\/Qui donc r\u00e9parera l\u2019\u00e2me des amants tristes\/Qui donc r\u00e9parera l\u2019\u00e2me des amants tristes\/\/ Qui donc ?\u00bb<\/pre>\n<p>Si je n\u2019occulte pas \u00able lieu d\u2019o\u00f9 je parle\u00bb, c\u2019est que je suis persuad\u00e9 que les voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 Ferr\u00e9 qui ont \u00e9t\u00e9 les miennes ne sont pas si \u00e9loign\u00e9es des interrogations soulev\u00e9es par et dans ses textes et ses chants, et que je me suis en partie \u00abd\u00e9couvert\u00bb dans sa production, celle-ci ayant eu pour moi la m\u00eame fonction et le m\u00eame effet que, pour citer \u00ab\u00c0 toi\u00bb (L\u2019\u00c9t\u00e9 68), \u00ables culottes des femmes o\u00f9 le monde se mire\u00bb. C\u2019est donc de ce Ferr\u00e9, celui qui a berc\u00e9 les utopies de mon adolescence et de mes premiers pas dans l\u2019\u00e2ge adulte, pans\u00e9 les d\u00e9sillusions qu\u2019a provoqu\u00e9es l\u2019exp\u00e9rience des \u00ab eaux glac\u00e9es du calcul \u00e9go\u00efste \u00bb et veill\u00e9 sur mes aubes blanches que je veux vous entretenir, \u00e0 partir d\u2019un corpus de six albums couvrant les ann\u00e9es 1969-1974 : <em>L\u2019\u00c9t\u00e9 68<\/em>, 1969 ; <em>Amour Anarchie<\/em>, 1970 ; <em>La Solitude<\/em>, 1971 ; <em>Il n\u2019y a plus rien<\/em>, 1973 ; E<em>t&#8230; Basta !<\/em>, 1973 ; <em>L\u2019Espoir,<\/em> 1974.<\/p>\n<p><strong>Nous, nous sommes pour un langage o\u00f9 vous n\u2019entravez que couic (1)<br \/>\n<\/strong><br \/>\n\u00ab[L]a lumi\u00e8re ne se fait que sur les tombes\u00bb (\u00abPr\u00e9face\u00bb,<em> Il n\u2019y a plus rien<\/em>), L\u00e9o Ferr\u00e9 ne s\u2019est pas content\u00e9 de le proclamer, il l\u2019a chant\u00e9. Il n\u2019emp\u00eache que, pour ce qui le concerne, la c\u00e9l\u00e9bration a commenc\u00e9 de son vivant, l\u2019opinion publique et la critique journalistique dominante ayant pris l\u2019habitude de l\u2019associer \u00e0 Georges Brassens et \u00e0 Jacques Brel pour voir en lui l\u2019une des figures majeures de \u00ab la chanson \u00e0 texte \u00bb en fran\u00e7ais. J\u2019avoue que cette expression qui, en y mettant les formes, sert \u00e0 distinguer les chansons t\u00e9moignant d\u2019une grande attention port\u00e9e \u00e0 la langue et \u00e0 leur \u00e9criture des \u00ab tubes \u00bb destin\u00e9s \u00e0 la consommation courante des auditeurs, me para\u00eet singuli\u00e8rement \u00e9quivoque et ambigu\u00eb, parce que, selon moi, les paroles d\u2019une chanson ont dans tous les cas leur importance et qu\u2019elle permet de r\u00e9unir les productions des trois artistes que je viens de citer avec celles d\u2019Alain Souchon ou d\u2019Yves Duteil, ce \u00e0 quoi j\u2019h\u00e9siterai beaucoup \u00e0 me r\u00e9soudre.<br \/>\nMais laissons cela et revenons \u00e0 Ferr\u00e9.<br \/>\nC\u2019est au lendemain de Mai 1968, tr\u00e8s exactement le 6 janvier 1969, que Fran\u00e7ois-Ren\u00e9 Cristiani, alors jeune journaliste \u00e0 RTL, et Jean-Pierre Leloir ont accueilli Brassens, Brel et Ferr\u00e9 (ainsi que deux preneurs de sons) dans un appartement priv\u00e9 de la Place Saint-Placide \u00e0 Paris. Cette rencontre a \u00e9t\u00e9 immortalis\u00e9e par une s\u00e9rie de photographies prises par Leloir, dont l\u2019une est dans toutes les m\u00e9moires, ou presque, du fait de sa commercialisation et de sa tr\u00e8s large diffusion notamment sous forme de \u00abposter\u00bb. L\u2019\u00e9change qui s\u2019en est suivi a parachev\u00e9 un processus de l\u00e9gitimation au terme duquel les trois artistes ont \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement salu\u00e9s et reconnus en tant que \u00abpo\u00e8tes\u00bb, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore comme \u00abpo\u00e8tes libertaires\u00bb.<\/p>\n<pre>1. \u00ab Le Chien \u00bb (Amour Anarchie).<\/pre>\n<p>Il n\u2019est pas sans signification pour mon propos que, pendant toute leur conversation, et alors qu\u2019un ouvrage de la collection \u00ab Po\u00e8tes d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb chez Seghers a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 chacun d\u2019entre eux, sans doute \u00e0 la fois par g\u00eane et par pudeur, Brassens, Brel et Ferr\u00e9 ne reprennent pas franchement \u00e0 leur compte l\u2019\u00e9pith\u00e8te de \u00abpo\u00e8te\u00bb, lui pr\u00e9f\u00e9rant des formulations bien plus modestes : Brassens se peint comme quelqu\u2019un qui \u00abm\u00e9lange des paroles et de la musique\u00bb pour les \u00abchant[er]\u00bb ; Brel se d\u00e9finit comme un \u00abchansonnier\u00bb et un \u00abpetit artisan de la chanson\u00bb ; Ferr\u00e9, qui les \u00abrej[oint], n\u2019accepte quant \u00e0 lui cette caract\u00e9risation, celle de \u00abpo\u00e8te\u00bb, que si cet \u00e9loge \u00e9quivaut \u00e0 \u00ab[lui dire] qu[\u2019il est] un cordonnier qui fait de belles chaussures (1) \u00bb, puis rapproche leur condition d\u2019\u00abhommes publics\u00bb de celle des prostitu\u00e9es, puisque les uns et les autres s\u2019appliquent \u00e0 \u00abvend[re] quelque chose de [leur] corps (2)\u00bb, son point de vue \u00e9tant tr\u00e8s proche de celui qu\u2019il va prof\u00e9rer dans \u00ab Rotterdam (3)\u00bb et dans \u00abSur la sc\u00e8ne (4)\u00bb, deux titres de l\u2019album Amour Anarchie en 1970, ainsi que dans \u00abBasta (5)\u00bb sur lequel s\u2019ouvre Et\u2026Basta en 1973. Quoi qu\u2019il en soit, tout au long de la discussion, Brassens, Brel et Ferr\u00e9 se d\u00e9signent sous le vocable de \u00abcopains\u00bb. Cela ayant \u00e9t\u00e9 pos\u00e9, force est de constater que cet entretien d\u00e9sormais qualifi\u00e9 \u00abd\u2019anthologie (6)\u00bb ou de \u00abmythique (7)\u00bb correspond vraisemblablement au moment o\u00f9, dans l\u2019ordre du symbolique, les industries du divertissement francophones enregistrent litt\u00e9ralement la r\u00e9ussite de ces trois auteurs-compositeurs-interpr\u00e8tes.<\/p>\n<pre>(1) Ferr\u00e9 a repris cette id\u00e9e dans \u00ab Words\u2026Words\u2026 Words\u2026 \u00bb : \u00ab Et qu\u2019ont-ils \u00e0 rentrer chaque ann\u00e9e les artistes ?\/J\u2019avais sur le futur des mains de cordonnier\/Chaussant les astres de mes peaux ensemell\u00e9es\/La conscience dans le spider je mets les voiles \u00bb (in La Mauvaise Graine, p. 452 \u2013 album <em>La Violence et l\u2019ennui<\/em>).\n(2) On trouve la transcription de cette conversation sur le site : <a href=\"http:\/\/snoopairz.free.fr\/\">http:\/\/snoopairz.free.fr\/<\/a>\n(3) Il y souligne l\u2019ambivalence d\u2019un \u00abport du Nord\u00bb qui \u00abpla\u00eet surtout quand on n\u2019y est pas\u00bb et que \u00ab\u00e7a fait qu\u2019on voudrait y \u00eatre\u00bb, de telle sorte que \u00ab\u00e7a fait qu\u2019on ne sait pas bien s\u2019il faut se taper le po\u00e8te ou se taper la putain\u00bb.\n(4)&nbsp; Il y claironne que \u00ab[s]ur la sc\u00e8ne y\u2019a un\u2019 pute avec des yeux abstraits\/Sur la sc\u00e8ne y\u2019a tout \u00e7a et y\u2019a m\u00eame un anar\u00bb.\n(5) Il y raconte comment les p\u00e9ripat\u00e9ticiennes le h\u00e9laient sur un ton gentiment moqueur : \u00abJe rentrais chaque nuit dans le d\u00e9sert de Paris.\/Les putains ne m\u2019accrochaient jamais. Elles savaient que j\u2019\u00e9tais un homme public. Elles, les filles publiques\u2026\/-Alors, comme \u00e7a, on se prostitue, Ferr\u00e9!\u00bb\n(6) <a href=\"http:\/\/brassensbrelferre.free.fr\/index.php\">http:\/\/brassensbrelferre.free.fr\/index.php<\/a>\n(7) <a href=\"http:\/\/www.agoravox.fr\/culture-loisirs\/culture\/article\/1969-brel-ferre-brassensla-59694\">http:\/\/www.agoravox.fr\/culture-loisirs\/culture\/article\/1969-brel-ferre-brassensla-59694<\/a>\n<\/pre>\n<p>Ce processus de l\u00e9gitimation qui reconna\u00eet \u00e0 chacun une place au \u00ab panth\u00e9on \u00bb de la chanson prend cependant soin de les distinguer : dans les institutions comme parmi les spectateurs et auditeurs, L\u00e9o Ferr\u00e9 est nettement moins consensuel que Brassens et Brel, probablement parce que l\u2019anarchisme bonhomme du premier n\u2019est plus de nature \u00e0 scandaliser les \u00abassis\u00bb et que la geste du second suscite la compassion et la sympathie \u00e0 travers son identification \u00e0 \u00abl\u2019Homme de la Mancha\u00bb, au \u00abchevalier errant (1)\u00bb parti en qu\u00eate d\u2019un \u00abimpossible r\u00eave\u00bb et d\u2019une \u00abinaccessible \u00e9toile (2)\u00bb, tandis que la r\u00e9volte innervant l\u2019oeuvre de Ferr\u00e9 et sa trajectoire sont nettement plus urticantes, y compris parmi celles et ceux qui, id\u00e9ologiquement, sont suppos\u00e9s partager quelques-unes de ses convictions, et ensuite appel\u00e9es \u00e0 devenir quasiment incompr\u00e9hensibles aux yeux du plus grand nombre, du fait des transformations qui, \u00e0 cette \u00e9poque, s\u2019amorcent et vont jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui bouleverser le mode de transmission des savoirs et de la culture, tout comme le rapport aux arts et l\u2019usage de la langue, et leur fonction distinctive au sein de la sph\u00e8re sociale. J\u2019ignore si cette cons\u00e9cration stratifi\u00e9e des trois artistes que j\u2019\u00e9voque a rejailli sur le comportement qu\u2019une partie du public a adopt\u00e9 envers L\u00e9o Ferr\u00e9, ou si les reproches parfois v\u00e9h\u00e9mentement \u00e9nonc\u00e9s que celui-ci a essuy\u00e9s \u00e0 la charni\u00e8re des ann\u00e9es soixante et soixante-dix lors de ses r\u00e9citals ont \u00e9t\u00e9 en quelque sorte \u00abformalis\u00e9s\u00bb dans et par la \u00ablecture\u00bb que la post\u00e9rit\u00e9 fait de sa trajectoire en contrepoint de celles de Brassens et de Brel.<\/p>\n<p>(1)&nbsp; <a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Ai5jqMlxR2A\">http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Ai5jqMlxR2A<\/a><br \/>\n(2)&nbsp; <a href=\"http:\/\/www.jukebo.fr\/jacques-brel\/clip,la-quete,8sup0.html\">http:\/\/www.jukebo.fr\/jacques-brel\/clip,la-quete,8sup0.html<\/a><\/p>\n<p>Alors qu\u2019une fraction de l\u2019opinion, laquelle n\u2019a pas int\u00e9gr\u00e9 qu\u2019on ne rattrape pas le train de la R\u00e9volution quand on a \u00e9t\u00e9 dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019y monter, vit avec la certitude que dans un futur proche une nouvelle confrontation sociale est in\u00e9vitable et qu\u2019elle renversera l\u2019ordre \u00e9tabli en parachevant ce qui a \u00e9t\u00e9 entam\u00e9 lors d\u2019un mouvement de Mai dont on ne retient pas qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec, puisqu\u2019au contraire on l\u2019exalte comme le \u00abd\u00e9but (1)\u00bb d\u2019un processus qu\u2019aucune force conservatrice sera \u00e0 m\u00eame d\u2019endiguer, les spectacles donn\u00e9s par Ferr\u00e9 sont perturb\u00e9s par une minorit\u00e9 l\u2019attaquant bruyamment pour ce qu\u2019elle ressent, dans ses textes et dans ce qu\u2019elle entrevoit de sa relation au monde et aux autres, comme la marque de louches accointances avec le \u00absyst\u00e8me\u00bb et le \u00abshow&nbsp;business et les manifestations d\u2019une inacceptable et intempestive misogynie &#8211; des f\u00e9ministes stigmatisant le registre de \u00ab Ton Style (2) \u00bb (dans La Solitude) et de \u00abLe Chien (3)\u00bb (dans Amour Anarchie) jug\u00e9 outrageusement sexiste. Bless\u00e9 et ulc\u00e9r\u00e9 qu\u2019on mette en doute la sinc\u00e9rit\u00e9 de ses convictions, Ferr\u00e9 r\u00e9pond \u00e0 ces all\u00e9gations, publiquement, par exemple dans \u00abBasta (4)\u00bb pour ce qui est de son rapport \u00e0 l\u2019argent, le ton ironique, faussement d\u00e9sabus\u00e9, de \u00ab L\u2019Idole (5)\u00bb (dans L\u2019\u00c9t\u00e9 68) ne suffisant pas \u00e0 contrer les diatribes qui lui sont adress\u00e9es. Sur sc\u00e8ne, il fait face cr\u00e2nement, en se tournant syst\u00e9matiquement vers l\u2019une de ses plus virulentes contemptrices, qu\u2019il d\u00e9signe de la main, avant de lui d\u00e9dier un \u00ab\u00c0 toi (6) \u00bb (L\u2019\u00c9t\u00e9 68) qui, le plus souvent, la r\u00e9duit au silence.<br \/>\nQuarante ans plus tard, force est de constater que la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019information&nbsp; qui est la n\u00f4tre, celle des \u00e9crans tactiles et du spectacle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9,&nbsp; a avalis\u00e9 l\u2019ambivalente \u00ab canonisation \u00bb dont L\u00e9o Ferr\u00e9 a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de son vivant, laquelle tend, de surcro\u00eet, en tressant des lauriers au po\u00e8te \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre le (bon) musicien qu\u2019il \u00e9tait.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 l\u2019\u00e9cole de la po\u00e9sie, on n\u2019apprend pas. ON SE BAT !<\/strong> (7)<br \/>\nDans la France de la Lib\u00e9ration et des ann\u00e9es cinquante, le rapport de la litt\u00e9rature et des arts \u00e0 l\u2019Histoire et \u00e0 la politique est surd\u00e9termin\u00e9 par les<\/p>\n<pre>(1) Un \u00ab slogan \u00bb cristallise cet espoir, celui de la \u00ab g\u00e9n\u00e9ration de mai-juin 68 \u00bb : \u00abCe n\u2019est qu\u2019un d\u00e9but, continuons le combat ! \u00bb\n(2) La structure oxymorique du texte ne d\u00e9sarme pas les d\u00e9tracteurs de Ferr\u00e9 : \u00ab Ton style c\u2019est ton cul c\u2019est ton cul c\u2019est ton cul\/Ton style c\u2019est ta loi quand je m\u2019y plie salope!\/C\u2019est ta plaie c\u2019est mon sang c\u2019est ma cendre \u00e0 tes clopes\/Quand la nuit a jet\u00e9 ses feux et qu\u2019elle meurt\/Ton style c\u2019est ton coeur c\u2019est ton coeur c\u2019est ton coeur \u00bb\n(3) \u00ab NOUS SOMMES DES CHIENS et les chiens, quand ils sentent la compagnie,\/Ils se d\u00e9rangent et on leur fout la paix\/Nous voulons la Paix des Chiens\/Nous sommes des chiens de \u00ab bonne volont\u00e9 \u00bb\/Et nous ne sommes pas contre le fait qu\u2019on laisse venir \u00e0 nous certaines chiennes\/Puisqu\u2019elle sont faites pour \u00e7a et pour nous \u00bb\n(4) \u00ab -Dis-donc, L\u00e9o, \u00e7a ne te g\u00eane pas de gagner de l\u2019argent avec tes id\u00e9es ?\/-Non. \u00c7a ne me g\u00eanait pas non plus de n\u2019en pas gagner avec mes id\u00e9es, toujours les m\u00eames. Il y a quelques temps.\/Vois-tu, la diff\u00e9rence qu\u2019il y a entre moi et Monsieur Ford ou Monsieur Fiat, c\u2019est que Ford ou Fiat envoient des ouvriers dans des usines et qu\u2019ils font de l\u2019argent avec elles.\/Moi, j\u2019envoie mes id\u00e9es dans la rue et je fais de l\u2019argent avec elles. \u00c7a te g\u00eane ? Moi, non ! Et voil\u00e0 ! \u00bb\n(5) \u00ab J\u2019ai mis mon costume sorti du pressing\/Ce vestiaire anglais o\u00f9 on lave m\u00eame le spleen\/Un chanteur qui chante la r\u00e9volution\/\u00c7a planque sa cravate \u00e7a met un col Danton\/ Regarde-moi bien\/J\u2019suis une idole \u00bb\n(6) \u00abET PUIS le majuscule ennui qui nous scl\u00e9rose\/Mon pauvre amour car nous pensons les m\u00eames choses\/En attendant que l\u2019Ange nous m\u00e9tamorphose\u2026 \u00bb\n(7) \u00abPr\u00e9face\u00bb (Il n\u2019y a plus rien).<\/pre>\n<p>th\u00e8ses sartriennes d\u00e9velopp\u00e9es en 1947 dans Qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature?, lesquelles gagnent \u00e0 \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9es comme un sympt\u00f4me, celui de la \u00abconscience malheureuse\u00bb d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise cherchant \u00e0 maquiller son impuissance et son \u00e9puisement relatifs dans une geste de la R\u00e9sistance (\u00abinvent\u00e9e\u00bb et diffus\u00e9e de concert par les gaullistes et les communistes), et \u00e0 se d\u00e9douaner de ses responsabilit\u00e9s devant les peuples qu\u2019elle a colonis\u00e9s \u00e0 travers la solidarit\u00e9 apport\u00e9e par son intelligentsia (dont le centre de gravit\u00e9, \u00e0 droite avant guerre, s\u2019est nettement d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 gauche) aux luttes d\u2019un Sud d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 partir de 1952 sous le vocable de \u00abTiers-Monde\u00bb.<\/p>\n<p>Convergeant pour assigner \u00e0 la litt\u00e9rature une fonction, celle de \u00abservir\u00bb une cause (1), Sartre et les tenants du r\u00e9alisme socialiste supplantent ais\u00e9ment \u00e0 la fois le \u00abcarr\u00e9\u00bb surr\u00e9aliste appr\u00e9ciant toute \u00abpo\u00e9sie de circonstance\u00bb comme un \u00ab d\u00e9shonneur \u00bb et les \u00abNouveaux Romanciers\u00bb en qu\u00eate de ce que pourrait \u00eatre la forme \u00ab contemporaine \u00bb du roman qui, \u00e0 l\u2019instigation d\u2019Alain Robbe-Grillet, sont accueillis par J\u00e9r\u00f4me Lindon aux \u00c9ditions de Minuit, c\u2019est-\u00e0-dire au sein de la maison authentiquement r\u00e9sistante qui a publi\u00e9 en 1943 le recueil L\u2019Honneur des po\u00e8tes (2). Les conditions dans lesquelles se d\u00e9roule le d\u00e9bat valorise le \u00abdiscours orn\u00e9\u00bb et l\u2019intention des \u00e9crivains au d\u00e9triment de la prise en compte du travail de l\u2019\u00e9criture proprement dit : Sartre privil\u00e9gie la prose capable de faire \u00absigne\u00bb et d\u2019orienter les lecteurs contre la po\u00e9sie qui consid\u00e8re la langue comme un mat\u00e9riau, \u00e0 la fa\u00e7on dont la peinture et la musique traitent la couleur et les sons.<\/p>\n<pre>(1) Se reporter \u00e0 la formule c\u00e9l\u00e8bre de Sartre : \u00abLa prose se sert des mots, la po\u00e9sie sert les mots.\u00bb (Qu\u2019est-ce que la litt\u00e9rature ?)\n(2) Dans un article relativement ancien intitul\u00e9 \u00abDes Po\u00e8tes et de leur insoumission\u00bb, j\u2019ai examin\u00e9 les conditions et les enjeux de la pol\u00e9mique opposant les surr\u00e9alistes (Breton et P\u00e9ret) \u00e0 Sartre et aux \u00e9crivains influenc\u00e9s par le Parti communiste (Tzara, Eluard, Vailland).\nEn le consultant, le lecteur de la pr\u00e9sente communication y trouvera des \u00e9l\u00e9ments lui permettant de se repr\u00e9senter le \u00ab paysage \u00bb politique et intellectuel entre 1945 et le d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante. (in Modernit\u00e9 et romantisme, Textes r\u00e9unis par Isabelle Bour, Eric Dayre et Patrick N\u00e9e, Honor\u00e9 Champion, 2001, pp. 371-385).<\/pre>\n<p>En n\u00e9gligeant les implications esth\u00e9tiques du questionnement philosophique et \u00e9thique qui, outre rhin, pousse Adorno \u00e0 estimer qu\u2019\u00ab[\u00e9]crire un po\u00e8me apr\u00e8s Auschwitz est barbare\u00bb (Prismes, 1955) et en taxant de \u00abformalisme\u00bb le souci des \u00abNouveaux Romanciers\u00bb de ne pas prolonger davantage les illusions de la repr\u00e9sentation v\u00e9riste, pour exalter l\u2019articulation de la cr\u00e9ation \u00e0 une cause \u00abjuste\u00bb et \u00ab\u00e9mancipatrice\u00bb, l\u2019action des partisans de cette ligne litt\u00e9raire et artistique \u00ab progressiste \u00bb aboutit d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 encourager (par d\u00e9faut) une \u00ab intellectualisation \u00bb et un herm\u00e9tisme accrus de l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique, et de l\u2019autre \u00e0 r\u00e9actualiser un \u00ab vers fran\u00e7ais \u00bb et une prosodie qu\u2019Apollinaire et les surr\u00e9alistes avaient remis\u00e9s dans les rayons du pass\u00e9. Bien que malgr\u00e9 eux, ils contribuent \u00e0 une plus grande \u00ab ghetto\u00efsation\u00bb de la po\u00e9sie, de telle sorte que d\u00e9sormais, tendanciellement, celle-ci n\u2019est populaire, au sens o\u00f9 elle est apte \u00e0 toucher le plus grand nombre et \u00e0 faire \u00e9cho aux contradictions qui le structurent, que si elle est coul\u00e9e dans un chant (1), ce qui n\u2019\u00e9quivaut nullement \u00e0 un retour aux sources de son \u00e9mergence mais correspond bien plut\u00f4t \u00e0 une actualisation des pratiques qu\u2019elle induit en vertu des transformations affectant l\u2019\u00e9conomie politique et culturelle de la soci\u00e9t\u00e9. Cette \u00e9volution marginalisant la po\u00e9sie dans d\u2019\u00e9troits c\u00e9nacles, Ferr\u00e9 ne la subit pas au moins pour deux raisons : le chanteur n\u2019a pas seulement cure d\u2019\u00abillustrer\u00bb (en mettant en musique) les directives et les consignes d\u2019une faction politique autoproclam\u00e9e \u00abavant-garde\u00bb ou \u00abquartier g\u00e9n\u00e9ral\u00bb de la r\u00e9volution (2), il ne se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 aucun programme, et le revendique, quand il chante, d\u00e9finissant toujours son anarchisme comme un temp\u00e9rament, une \u00abassiette psychologique\u00bb, une attitude existentielle (3) et quasiment jamais comme un ensemble coh\u00e9rent de propositions<\/p>\n<pre>(1) Si cette observation restitue l\u2019\u00ab \u00e9tat \u00bb et la \u00ab condition \u00bb de la po\u00e9sie dans ce pays, il est des plus int\u00e9ressants de la rapprocher de ce que Ferr\u00e9 a \u00e9crit au moment o\u00f9 il mettait en musique des po\u00e9sies de Verlaine et de Rimbaud, en 1964 : \u00ab La po\u00e9sie est dans la rue, avec la musique et gr\u00e2ce \u00e0 la musique. \u00bb (\u00ab La Po\u00e9sie est dans la rue \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 229).\n(2)&nbsp; \u00ab On ne fait pas la po\u00e9sie avec des tracts. On la fait avec sa gueule bien ouverte sur les verbes habituels et de pr\u00e9f\u00e9rence actifs. \u00bb (\u00ab Technique de l\u2019exil \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 426).\n(3) \u00ab Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n\u2019es pas un syst\u00e8me, un parti, une r\u00e9f\u00e9rence, mais un \u00e9tat d\u2019\u00e2me. Tu es la seule invention de l\u2019homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de libert\u00e9. Tu es l\u2019avoine du po\u00e8te. \u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, in La Mauvaise Graine, Textes, po\u00e8mes et chansons, 1946-1993, Pr\u00e9face et notes de Robert Horville, Paris, \u00c9ditions N\u00b0 1, 1993, p. 46). Et aussi : \u00ab L\u2019anarchie est la formulation politique du d\u00e9sespoir. \u00bb (\u00ab L\u2019Anarchie \u00bb, La Mauvaise Graine, Textes, po\u00e8mes et chansons, 1946-1993, p. 280).<\/pre>\n<p>directement applicables \u00e0 la sph\u00e8re sociale (1) ; il se r\u00e9clame d\u2019une po\u00e9sie qui se cristallise en actes autant qu\u2019elle s\u2019\u00e9crit, contestant la s\u00e9paration de l\u2019artistique du reste des activit\u00e9s et exp\u00e9riences humaines inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019invention et \u00e0 l\u2019instauration d\u2019instances sp\u00e9cifiques de conservation et de commercialisation du \u00ab beau \u00bb dans le droit fil de l\u2019extension capitaliste du r\u00e8gne de la marchandise \u00e0 la totalit\u00e9 du v\u00e9cu, ce en quoi il rejoint le \u00ab [p]lut\u00f4t la vie \u00bb cher \u00e0 Andr\u00e9 Breton. \u00c0 mille lieux du pr\u00eache et du pros\u00e9lytisme, Ferr\u00e9 s\u2019adresse \u00e0 ses pairs (2). Durant quelque temps, le compagnonnage entre les deux hommes, nou\u00e9 \u00e0 l\u2019initiative de Breton, s\u2019est nourri de cette volont\u00e9 commune de ne pas cantonner l\u2019art \u00e0 des \u00abquartiers r\u00e9serv\u00e9s\u00bb ; il s\u2019est aussi renforc\u00e9 du souci de Breton d\u2019auner l\u2019ancrage social, les opinions et les productions de chacun au crible de \u00ab la po\u00e9sie, la libert\u00e9 et l\u2019amour (3)\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un mot d\u2019ordre interpr\u00e9t\u00e9 par Ferr\u00e9 comme le principe m\u00eame de souverainet\u00e94, celui dont les individus ne sauraient se d\u00e9partir \u00e0 moins de s\u2019ali\u00e9ner imm\u00e9diatement. Cette parent\u00e9 id\u00e9ologique a aussi b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un malentendu (qui est loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dissip\u00e9) touchant \u00e0 l\u2019\u00e9criture de Ferr\u00e9 laquelle a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e \u00absurr\u00e9alisante\u00bb sur la seule base de la profusion, de la richesse et de la hardiesse de ses images. Ce sentiment a \u00e9t\u00e9 confort\u00e9 par le phras\u00e9 de certains (assez longs) textes chant\u00e9s et surtout clam\u00e9s dans les albums produits dans la foul\u00e9e de 1968, en lesquels beaucoup ont vu un \u00abrenouveau\u00bb, ce qui n\u2019\u00e9tait pas du tout le cas, puisque la plupart avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente. Quoique rappelant l\u2019\u00e9clat des grands<\/p>\n<pre>(1) \u00ab L\u2019anarchie, cela vient du dedans. Il n\u2019y a pas de mod\u00e8le d\u2019anarchie, aucune d\u00e9finition non plus. D\u00e9finir, c\u2019est s\u2019avouer vaincu d\u2019avance. D\u00e9finir, c\u2019est arr\u00eater le train qui roule dans la nuit quand il s\u2019\u00e9cart\u00e8le \u00e0 l\u2019aiguillage. Autant dire qu\u2019on est press\u00e9 d\u2019en finir avec l\u2019intelligence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. \u00bb (\u00ab L\u2019Anarchie \u00bb, in La Mauvaise Graine, Textes, po\u00e8mes\net chansons, 1946-1993, p. 287.\n(2) \u00ab Je ne parle pas aux imb\u00e9ciles, en ce moment, mais aux hommes qui se reconna\u00eetront \u00e0 me lire et qui me prennent par le bras comme on prend un ami, son fr\u00e8re. \u00bb (\u00ab Le Style \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 217).\n(3)&nbsp; Andr\u00e9 Breton, Arcane 17.\n(4). \u00ab Il n\u2019y a plus rien\/\/ Et ce rien, on vous le laisse !\/Foutez-vous-en jusque-l\u00e0, si vous pouvez\/Nous, on peut pas.\/Un jour, dans dix mille ans,\/Quand vous ne serez plus l\u00e0,\/ Nous aurons TOUT\/Rien de vous\/Tout de Nous\/\/ Nous aurons eu le temps d\u2019inventer la Vie, la Beaut\u00e9, la Jeunesse,\/Les Larmes qui brilleront comme des \u00e9meraudes dans les yeux des filles,\/Le sourire des b\u00eates enfin d\u00e9traqu\u00e9es,\/La priorit\u00e9 \u00e0 Gauche, permettez !\/\/ Nous ne mourrons plus de rien\/Nous vivrons de tout \u00bb (Il n\u2019y a plus rien).<\/pre>\n<p>recueils surr\u00e9alistes, leur brillance ne doit que tr\u00e8s peu \u00e0 l\u2019\u00e9panchement torrentiel du d\u00e9sir \u00e0 l\u2019oeuvre sous la barre du refoulement, ils sont en effet cisel\u00e9s, concert\u00e9s et ordonnanc\u00e9s par un Ferr\u00e9 r\u00e9tif aux charmes du vers libre, de l\u2019automatisme et des ressources de l\u2019inconscient (1). Sa po\u00e9tique a beau sollicit\u00e9 \u00e0 un degr\u00e9 extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9 le levier de l\u2019association, elle ne fait jamais du po\u00e8te un sismographe ni un simple \u00ab enregistreur \u00bb des voix int\u00e9rieures (2), elle magnifie au contraire son travail sur la langue. Breton ne pouvait pas l\u2019admettre, la proximit\u00e9 de Ferr\u00e9 avec l\u2019h\u00f4te de l\u2019Atelier de la rue Fontaine avait par cons\u00e9quent dur\u00e9 (3). La po\u00e9tique lib\u00e9r\u00e9e c\u2019est du bidon (4) Aux antipodes du postulat surr\u00e9aliste d\u2019une parole \u00ab lib\u00e9r\u00e9e \u00bb parce qu\u2019affranchie du contr\u00f4le de la raison et d\u00e9barrass\u00e9e du poids des r\u00e8gles h\u00e9rit\u00e9es de la \u00ab tradition \u00bb litt\u00e9raire, le po\u00e8te libertaire maintient la n\u00e9cessit\u00e9 de la contrainte dans et pour la cr\u00e9ation (5). Sa d\u00e9fense du vers, son recours fr\u00e9quent \u00e0 la rime et un certain respect de la m\u00e9trique n\u2019en font cependant pas un \u00abconservateur\u00bb ni un nostalgique. Son ambition n\u2019est pas de perp\u00e9tuer ni de ressusciter une prosodie dont il est un h\u00e9ritier<\/p>\n<pre>(1) Se reporter \u00e0 \u00abPr\u00e9face\u00bb, \u00e0 \u00abPo\u00e8tes, vos papiers !\u00bb et \u00e0 \u00abLettre \u00e0 un ami d\u2019occasion\u00bb.\n(2) \u00abLe po\u00e8te n\u2019a plus rien \u00e0 dire, il s\u2019est lui-m\u00eame sabord\u00e9 depuis qu\u2019il a soumis le vers fran\u00e7ais aux dictats de l\u2019herm\u00e9tisme et de l\u2019\u00e9criture dite \u00ab automatique \u00bb. L\u2019\u00e9criture automatique ne donne par le talent. Le po\u00e8te automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des cl\u00f4tures : le five o\u2019clock de l\u2019abstraction collective. \u00bb (\u00abPr\u00e9face\u00bb, in <em>La Mauvaise Graine<\/em>, p. 44). \u00c0 rapprocher aussi de : \u00abMon refus est \u00e0 moi et je ne peux le partager avec quiconque. Ma qualit\u00e9 d\u2019artiste m\u2019inclinerait, pensez-vous, \u00e0 vous persuader. Mais je ne tiens nullement \u00e0 m\u2019inscrire sur vos carnets de t\u00e9l\u00e9phone. Je ne suis pas de vos connaissances. Quand je me rencontre, je m\u2019\u00e9vite, tellement je vous ressemble. Je trouve que la R\u00e9volte m\u00eame n\u2019est plus de mise. La R\u00e9volte, c\u2019est une fa\u00e7on de rentrer dans la Cit\u00e9. C\u2019est une vertu tribale, une arme d\u00e9fensive. C\u2019est une n\u00e9gation de complaisance. La R\u00e9volte \u2013 comme le D\u00e9sespoir \u2013 est une forme sup\u00e9rieure de la Critique, mais une critique silencieuse \u2013 informelle, diriez-vous, dans votre jargon de g\u00e9om\u00e8tres t\u00e9l\u00e9vus \u2013 oui, informelle et monstrueuse, c\u2019est pour \u00e7a que je ne la sors gu\u00e8re.\u00bb (\u00abTechnique de l\u2019exil\u00bb, in <em>La Mauvaise Graine<\/em>, pp. 418-419).\n(3)&nbsp; Le Blog de Jacques Layani propose une synth\u00e8se de ce que l\u2019on peut savoir des relations entre Breton et Ferr\u00e9 : http:\/\/leoferre.hautetfort.com\/archive\/2007\/11\/25\/leo-ferre-et-les-surrealistesnouveaux- elements.html\n(4) \u00abLa M\u00e9moire et la mer\u00bb (Amour Anarchie).\n(5) Se reporter par exemple \u00e0 : \u00abLe vers libre n\u2019est plus le vers puisque le propre du vers est de n\u2019\u00eatre point libre.\u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, in<em> La Mauvaise Graine<\/em>, p. 43).\n<\/pre>\n<p>critique. Empruntant all\u00e8grement \u00e0 l\u2019argot, \u00e0 la langue famili\u00e8re et populaire, aux \u00abidiotismes\u00bb et \u00e0 l\u2019oralit\u00e9, son \u00e9criture est par exemple loin de reconduire les pr\u00e9jug\u00e9s ayant trait \u00e0 la \u00abnoblesse\u00bb et \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9gance lexicales et syntaxiques qu\u2019exigerait le po\u00e9tique (1). M\u00eame s\u2019il n\u2019a pas la pr\u00e9tention ni l\u2019objectif de faire table rase de l\u2019arsenal po\u00e9tique du pass\u00e9, Ferr\u00e9 n\u2019est certainement pas un \u00ab classique \u00bb. \u00c0 l\u2019image d\u2019Arthur Rimbaud, il ne conteste pas que \u00ab la vieillerie po\u00e9tique [a] une bonne part dans [s]on alchimie du verbe (2) \u00bb. Toutes les ressources rh\u00e9toriques et tous les proc\u00e9d\u00e9s sont donc efficients, s\u2019ils concourent \u00e0 donner une forme \u00e0 sa production. \u00c9vitant de s\u2019enfermer dans un syst\u00e8me, Ferr\u00e9 se m\u00e9fie de la sp\u00e9culation qu\u2019il associe \u00e0 \u00ab l\u2019abstraction3 \u00bb. Il ne se d\u00e9termine pas en id\u00e9ologue ni en critique, encore moins en th\u00e9oricien. Raillant volontiers Paul Claudel comme repr\u00e9sentant de l\u2019ordre moral bourgeois, m\u00e9chamment rapproch\u00e9 sur le plan litt\u00e9raire de l\u2019auteur de vaudevilles Jean de L\u00e9traz, Ferr\u00e9 brocarde ainsi tout autant les tenants de la modernit\u00e9 : \u00ab Et j\u2019ai jou\u00e9 au casino les subjonctifs\/La chemise \u00e0 Claudel et les cons dits modernes. (4)\u00bb Dans \u00ab Po\u00e8tes, vos papiers ! \u00bb, sa gouaille \u00e9corne<\/p>\n<pre>(1) \u00ab [La po\u00e9sie contemporaine] a cependant le privil\u00e8ge de la distinction, elle ne fr\u00e9quente pas les mots mal fam\u00e9s, elle les ignore. On ne prend les mots qu\u2019avec des gants : \u00e0 \u00ab menstruel \u00bb on pr\u00e9f\u00e8re \u00ab p\u00e9riodique \u00bb, et l\u2019on va r\u00e9p\u00e9tant qu\u2019il est des termes m\u00e9dicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires et du Codex. Le snobisme scolaire qui consiste \u00e0 n\u2019employer en po\u00e9sie que certains mots d\u00e9termin\u00e9s, \u00e0 la priver de certains autres, qu\u2019ils soient techniques, m\u00e9dicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain. Ce n\u2019est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n\u2019est pas le mot qui fait la po\u00e9sie, c\u2019est la po\u00e9sie qui illustre le mot. \u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, Il n\u2019y a plus rien).\n(2) Arthur Rimbaud, D\u00e9lires II, Alchimie du verbe, in Une saison en enfer.\n(3). \u00ab Du jour o\u00f9 l\u2019abstraction, voire l\u2019arbitraire, a remplac\u00e9 la sensibilit\u00e9, de ce jour-l\u00e0 date, non pas la d\u00e9cadence qui est encore de l\u2019amour, mais la faillite de l\u2019Art. Les po\u00e8tes, exsangues, n\u2019ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des port\u00e9es vides ou dod\u00e9caphoniques \u2013 ce qui revient au m\u00eame -, les peintres du fusain \u00e0 bille. L\u2019art abstrait est une ordure magique o\u00f9 viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconna\u00eetront jamais Van Gogh dans la rue\u2026 \u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, in La Mauvaise Graine, pp. 44-45).\n(4) \u00ab Art po\u00e9tique \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 49 et \u00abPo\u00e8tes, vos papiers !\u00bb, Amour Anarchie.<\/pre>\n<p>f\u00e9rocement Tristan Tzara (1) et Jean Genet(2). Indiff\u00e9rent aux tentatives du Nouveau Roman et aux exp\u00e9rimentations textuelles promues par Tel Quel, Ferr\u00e9 n\u2019est pas non plus atteint par la vague structuraliste et ses questionnements. Peu enclin \u00e0 verser dans l\u2019intellectualisme, il puise son inspiration dans cette \u00ab intelligence populaire \u00bb qui allie la spontan\u00e9it\u00e9 et la simplicit\u00e9 des couches d\u00e9favoris\u00e9es de la population \u00e0 l\u2019exaltation de la \u00abculture l\u00e9gitime\u00bb appr\u00e9hend\u00e9e par elles comme un puissant moyen d\u2019\u00e9mancipation et un vecteur possible d\u2019autonomie. Cette pr\u00e9vention \u00e0 l\u2019endroit des \u00ab\u00e9coles\u00bb et courants avant-gardistes soup\u00e7onn\u00e9s de dogmatisme et de reproduction (malgr\u00e9 eux) de l\u2019oppression sociale(3) s\u2019\u00e9tend dans le domaine musical au s\u00e9rialisme et au dod\u00e9caphonisme, \u00e0 la musique concr\u00e8te et \u00e9lectroacoustique, Pierre Boulez \u00e9tant r\u00e9guli\u00e8rement fustig\u00e9 comme l\u2019incarnation m\u00eame de cette d\u00e9rive \u00e9litiste st\u00e9rile. En g\u00e9n\u00e9ral, ce ne sont pas des a priori esth\u00e9tiques constitu\u00e9s et \u00e9rig\u00e9s en recettes po\u00e9tiques qui guident Ferr\u00e9 mais une position r\u00e9solument \u00e9thique : \u00ab Tu peux v\u00eatir ta Muse ou la laisser \u00e0 poil\/L\u2019important est ce que ton ventre lui injecte (4) \u00bb. Voil\u00e0 pourquoi Ferr\u00e9 n\u2019envisage la po\u00e9sie qu\u2019assortie \u00e0 la musique, c\u2019est-\u00e0-dire munie du \u00ab v\u00e9hicule fantastique \u00bb par le biais duquel elle manifeste sa vitalit\u00e9 et se r\u00e9pand \u00ab dans la rue (5) \u00bb, conqu\u00e9rant \u00e9motionnellement, presque charnellement, les individus.<\/p>\n<pre>(1)&nbsp; \u00ab Cependant que Tzara enfourche le bidet\/\u00c0 l\u2019auberge dada la crotte est litt\u00e9raire\/ Le vers est libre enfin et la rime en cong\u00e9\/On va pouvoir po\u00e9tiser le prol\u00e9taire \u00bb (\u00ab Art po\u00e9tique \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 49 et \u00ab Po\u00e8tes, vos papiers ! \u00bb, Amour Anarchie).\n(2) \u00ab Litt\u00e9rature obsc\u00e8ne invent\u00e9e \u00e0 la nuit\/Onanisme torch\u00e9 au papier de Hollande\/Il y\u2019a partouze \u00e0 l\u2019h\u00e9mistiche mes amis\/Et que m\u2019importe alors Jean Genet que tu bandes \u00bb (\u00ab Art po\u00e9tique \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 49 et \u00ab Po\u00e8tes, vos papiers ! \u00bb, Amour Anarchie)\n(3) \u00ab L\u2019embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les id\u00e9es courbes. Les soci\u00e9t\u00e9s litt\u00e9raires sont encore la Soci\u00e9t\u00e9. \u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, Il n\u2019y a plus rien).\n(4) \u00ab Art po\u00e9tique \u00bb, La Mauvaise Graine, p. 49 et \u00ab Po\u00e8tes, vos papiers ! \u00bb, Amour Anarchie.\n(5) \u00ab On y arrive. La po\u00e9sie est dans la rue. Uniquement. Le Temps des cerises, dans un livre, \u00e7a n\u2019est m\u00eame pas lisible. Dans la rue, il t\u2019enchante. Et voil\u00e0, elle arrive la Musique, ce v\u00e9hicule fantastique qui ne s\u2019arr\u00eate pas et qui vient dans tes oreilles. Et puis, qui repart, l\u00e0-bas, dans les canalisations de l\u2019Amour, du courage et de la splendeur. La po\u00e9sie est dans la rue. Elle te regarde. Prends-la dans tes bras. \u00bb (\u00ab La Po\u00e9sie est dans la rue \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 230)\n<\/pre>\n<p><strong>La Po\u00e9sie est une clameur, elle doit \u00eatre entendue comme la musique (1)<\/strong><br \/>\nSi, au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, L\u00e9o Ferr\u00e9 a moqu\u00e9 le y\u00e9-y\u00e9 et la vogue de Salut les copains(2), \u00e0 la fin de la d\u00e9cennie, sa d\u00e9nonciation de la passivit\u00e9 de l\u2019opinion publique fran\u00e7aise (\u00ab Ils ont vot\u00e9 \u00bb et \u00ab La Gr\u00e8ve \u00bb en 1967) va de pair avec une \u00ab r\u00e9habilitation \u00bb d\u2019une jeunesse que l\u2019ann\u00e9e 68 a pos\u00e9e en agent et ferment des transformations sociales esp\u00e9r\u00e9es. Aussi prend-il fr\u00e9quemment les jeunes \u00e0 t\u00e9moin pour exprimer sa r\u00e9volte(3). Et c\u2019est dans la \u00ab langue \u00bb qui est alors parfois la leur, celle d\u2019un rock m\u00e2tin\u00e9 de free-jazz, qu\u2019il psalmodie litt\u00e9ralement sa col\u00e8re : si, chez John Coltrane et dans <em>A Love supreme<\/em>, la voix a fini par suspendre la musique et son d\u00e9roul\u00e9 lancinant, chez Ferr\u00e9, les paroles des chansons tendent \u00e0 s\u2019affranchir de tout support m\u00e9lodique pour s\u2019int\u00e9grer \u00e0 un dispositif o\u00f9 texte et musique sont en \u00e9chos l\u2019un par rapport \u00e0 l\u2019autre, et non plus dans une relation de mise en valeur et de \u00ab soulignement \u00bb du propos par un accompagnement harmonique. Cette voie, comparable \u00e0 celle explor\u00e9e en 1972 par Colette Magny dans son album <em>R\u00e9pression(<\/em>4), fait d\u2019ailleurs de Ferr\u00e9 un des pr\u00e9curseurs du slam en fran\u00e7ais. Elle s\u2019inscrit dans le prolongement m\u00eame du travail de l\u2019artiste, dans son effort permanent de ne jamais s\u00e9parer la musique de la po\u00e9sie : \u00ab Le vers est musique ; le vers sans musique est litt\u00e9rature(5).\u00bb Parce que, pour Ferr\u00e9, la po\u00e9sie est fondamentalement chant, le po\u00e8te ne se confond pas avec le \u00ab simple \u00bb \u00e9crivain (si vous me permettez cette modalisation), a fortiori avec le litt\u00e9rateur ; l\u2019anime la certitude que \u00ab [l]a syntaxe du vers est une syntaxe harmonique \u2013 toutes licences comprises(6)\u00bb. Sans cette mise en voix et en chant de la po\u00e9sie, celle-ci serait condamn\u00e9e \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019inach\u00e8vement confinant \u00e0 un \u00e9tat de manque et<\/p>\n<pre>(1) \u00ab Pr\u00e9face \u00bb (Il n\u2019y a plus rien).\n(2) Se reporter aux chansons \u00ab\u00c9poque \u00e9pique\u00bb en 1964 et \u00abLe Palladium\u00bb en 1966.\n(3) \u00abAlors que ces enfants dans les rues s\u2019aiment et s\u2019aimeront\/Alors que cela est ind\u00e9niable\/Alors que cela est de toute \u00e9vidence et de toute \u00e9ternit\u00e9\/JE PARLE POURDANS DIX SIECLES et je prends date\/On peut me mettre en cabane\/On peut me rireau nez \u00e7a d\u00e9pend de quel rire\/JE PROVOQUE \u00c0 L\u2019AMOUR ET \u00c0 LA REVOLUTION\/YES ! I AM UN IMMENSE PROVOCATEUR\/Je vous l\u2019ai dit\/Des armes et des motsc\u2019est pareil\/\u00c7a tue pareil\/Il faut tuer l\u2019intelligence des mots anciens\/Avec des mots tout\nrelatifs, courbes, comme tu voudras \u00bb (\u00ab Le Chien \u00bb, Amour Anarchie).\n(4) Se reporter en particulier aux chansons \u00ab Babylone USA \u00bb et \u00ab R\u00e9pression \u00bb.\n(5) \u00abPr\u00e9face\u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 43.\n(6)&nbsp; Ibidem, p. 43.<\/pre>\n<p>d\u2019axesuation(1). La rencontre du texte et de la musique s\u2019apparente \u00e0 celle d\u2019un couple d\u2019amoureux : elle est \u00ab fortuite(2) \u00bb et d\u00e8s plus al\u00e9atoires car la phrase, m\u00eame versifi\u00e9e, ne \u00ab porte \u00bb pas en elle-m\u00eame de ligne m\u00e9lodique, celle-ci lui \u00e9tant ext\u00e9rieure, il convient de l\u2019\u00e9noncer dans une forme qui soit \u00ab propice \u00bb \u00e0 cette adjonction(3) ; qui plus est, elle fait de la derni\u00e8re [l\u2019]\u00ab \u00e9pouse(4)\u00bb de la premi\u00e8re ; leurs noces ne sont heureuses que si elles parviennent, comme les \u00ab enfants \u00bb qu\u2019\u00e9voque Ferr\u00e9 dans \u00ab Le Chien \u00bb, \u00e0 atteindre l\u2019accomplissement dans la \u00ab VRAIE GALAXIE DE L\u2019AMOUR INSTANTAN\u00c9(5) \u00bb. La po\u00e9sie se distingue par cons\u00e9quent radicalement du style, lequel proc\u00e8de d\u2019une op\u00e9ration de discernement impliquant \u00ab un arr\u00eat dans la culture(6) \u00bb, puisque la pl\u00e9nitude de celle-ci est \u00e0 bien des \u00e9gards \u00ab orgasmique \u00bb et aussi foudroyante qu\u2019une fl\u00e8che d\u00e9coch\u00e9e par un archer(7).<\/p>\n<pre>(1)&nbsp; \u00ab Toute po\u00e9sie destin\u00e9e \u00e0 n\u2019\u00eatre que lue et enferm\u00e9e dans sa typographie n\u2019est pas finie ; elle ne prend son sexe qu\u2019avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l\u2019archet qui le touche. \u00bb (\u00ab Pr\u00e9face \u00bb, Il n\u2019y a plus rien).\n(2) \u00ab La rencontre du musicien et du po\u00e8te est fortuite. \u00bb (\u00ab La Mise en musique \u00bb, in La Mauvaise Graine, p. 141 et sur la pochette de l\u2019album Les Chansons d\u2019Aragon chant\u00e9es par L\u00e9o Ferr\u00e9, 1961).\n(3) \u00ab Je ne crois pas tellement \u00e0 la musique du vers mais \u00e0 une certaine forme propice \u00e0 la rencontre du verbe et de la m\u00e9lodie. \u00bb (Ibidem).\n(4) \u00ab Le piano est fauteur de troubles. Quand tout dort dans le cabinet de travail, et que la page blanche est le seul recours possible contre les assauts perfides de la m\u00e9lancolie, du mal de vivre et d\u2019\u00e9crire, du sentiment vague de l\u2019inutilit\u00e9 de \u00ab faire \u00bb. Le musicien arme sa clef et part r\u00eaver au coin d\u2019un do di\u00e8se mineur, il improvise, il s\u2019arr\u00eate, il reprend, il souffre. Le piano est fauteur de troubles car il donne au musicien tout un monde d\u2019innocence cr\u00e9atrice, de silence, en m\u00eame temps que des possibilit\u00e9s d\u2019architecture, des ouvertures sur des horizons multiples et, sournoisement, l\u2019occasion permanente du verbiage. La musique pure est subjective. La musique, \u00e9pouse d\u2019un texte, par contre est objective. Le mariage est bon ou il n\u2019est pas. Il n\u2019y a pas de faux couples, pas en tout cas qui rel\u00e8ve de la critique. Ce mariage-l\u00e0 est un don du hasard, de la rencontre. \u00bb (Ibidem).\n(5) \u00ab ALORS QUE CES ENFANTS SONT TOUT SEULS DANS LES RUES\/ET S\u2019INVENTENT LA VRAIE GALAXIE DE L\u2019AMOUR\/INSTANTAN\u00c9 \u00bb (\u00ab Le Chien \u00bb, Amour Anarchie).\n(6) \u00ab Le style c\u2019est cette partie du beau qui s\u2019analyse, dans le repos, quand le spectacle flanche. C\u2019est un arr\u00eat dans la culture, pour mieux go\u00fbter. \u00bb (\u00ab Le Style \u00bb, in le Volume Ferr\u00e9 de la Collection \u00ab Po\u00e8tes d\u2019aujourd\u2019hui \u00bb, Seghers, 1962 ; in La Mauvaise Graine, p. 215).\n(7) \u00ab La po\u00e9sie est une fureur qui se contient juste le temps qu\u2019il faut, pendant que se bande l\u2019arc, l\u00e0, au milieu de la fl\u00e8che. Elle doit respirer, elle s\u2019\u00e9tire d\u2019aise et puis s\u2019en va, vers sa destination. \u00bb (Ibidem, p. 215).<\/pre>\n<p><strong>En guise de conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Si la litt\u00e9rature est bien l\u2019Autre de la th\u00e9orie, pour reprendre une formule de Louis Althusser, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle d\u00e9livre un savoir sur le r\u00e9el et la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers un mode sensible chaque fois que l\u2019effort d\u2019intellection bute sur eux et sur les probl\u00e8mes qu\u2019ils posent aux hommes, et demeure dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019y apporter une solution dans ce cadre et sur ce plan, il est s\u00e9duisant de poser que la fulgurance po\u00e9tique de Ferr\u00e9 a trouv\u00e9, par le truchement d\u2019un ouvroir d\u2019images sollicitant remarquablement l\u2019association et d\u2019une musique non pas \u00ab d\u00e9duite \u00bb des textes mais articul\u00e9e \u00e0 eux, pour les avoir \u00ab amoureusement \u00bb et \u00ab \u00e9rotiquement \u00bb rencontr\u00e9s, \u00ab dit \u00bb et d\u00e9nonce la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise mieux et avec plus de force que l\u2019ordinaire production \u00ab \u00e0 th\u00e8se \u00bb, en particulier dans les chansons d\u00e9clam\u00e9es \u00e0 motifs improprement qualifi\u00e9s de \u00ab surr\u00e9alisants \u00bb. L\u2019artiste \u00ab irr\u00e9concili\u00e9 \u00bb avec le temps qui passe (et qui emporte tout) et l\u2019organisation sociale, a \u00e9rig\u00e9 le d\u00e9sespoir, peut-\u00eatre pour ne pas s\u2019y naufrager, en outil critique \u00e0 valeur embl\u00e9matique puisque revendiqu\u00e9 comme la d\u00e9finition m\u00eame de l\u2019anarchisme. Cet \u00ab affichage \u00bb a \u00e9t\u00e9 cependant continument renvers\u00e9 dans l\u2019expression \u00ab politique \u00bb d\u2019un espoir. Son combat, \u00e0 port\u00e9e existentielle, Ferr\u00e9 l\u2019a assum\u00e9 en effet en le drapant dans les plis de ce sentiment, dont il me semble qu\u2019il s\u2019apparente chez lui \u00e0 une version la\u00efque de l\u2019esp\u00e9rance, l\u2019une des trois vertus th\u00e9ologales du christianisme. Par cette remarque, il ne s\u2019agit pas pour moi de tirer Ferr\u00e9 malgr\u00e9 lui du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un Dieu auquel il ne croyait pas : \u00ab L\u2019\u00e2me de certains individus m\u2019emp\u00eachera toujours de croire tout \u00e0 fait \u00e0 Dieu(1) \u00bb Je me contenterai d\u2019\u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se que son \u00ab engagement \u00bb participait de cette dimension religieuse qui trame vraisemblablement tout militantisme et qui permet \u00e0 celles et ceux qui s\u2019y investissent de vivre intens\u00e9ment leur pr\u00e9sence au monde, en s\u2019immergeant au sein d\u2019une communaut\u00e9 r\u00e9gie par des rapports passionnels apparent\u00e9s \u00e0 ceux d\u2019une fratrie. La part accord\u00e9e \u00e0 l\u2019Espagne r\u00e9publicaine, \u00e0 sa mythologie et \u00e0 son tragique dans l\u2019univers mental (et politique) de Ferr\u00e9 me conforte dans cette impression.<\/p>\n<pre>(1) \u00ab Basta \u00bb, Et Basta !<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le D\u00e9sespoir, forme sup\u00e9rieure de la critique Jean-Michel Dev\u00e9sa Jean-Michel Dev\u00e9sa est \u00e9crivain, professeur de lettres \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Limoges. Il a exerc\u00e9 \u00e9galement dans diverses universit\u00e9s en Afrique, en Europe et aux \u00c9tats-Unis. 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