{"id":246,"date":"2017-03-05T14:23:56","date_gmt":"2017-03-05T13:23:56","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=246"},"modified":"2019-10-08T17:06:51","modified_gmt":"2019-10-08T15:06:51","slug":"gottingen-de-la-reticence-a-levidence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/","title":{"rendered":"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence"},"content":{"rendered":"<p><strong>G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence <\/strong><br \/>\n<strong>Jo\u00ebl July<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00c9mile No\u00ebl : Est-ce que vous croyez que la chanson peut servir \u00e0 faire prendre conscience ? <\/em><br \/>\n<em>Barbara : Non. Moi je n\u2019ai jamais pens\u00e9 que la chanson faisait prendre conscience de quoi que ce soit, ni qu\u2019on refaisait le monde avec des chansons, ni qu\u2019on faisait la guerre avec des chansons. Il faut descendre dans la rue, ou&#8230; vous comprenez ? Alors quand on me dit : vous faites des chansons engag\u00e9es, j\u2019ai honte. Parce que je ne fais pas de chansons engag\u00e9es. Ou quand on dit : vous n\u2019en faites pas. Je dis non. Je n\u2019ai pas honte, l\u00e0, parce que c\u2019est vrai : je n\u2019en fais pas. Je fais des chansons d\u2019amour. G\u00f6ttingen, c\u2019est une chanson d\u2019amour. La chanson, c\u2019est la la la, pour moi, \u00e7a reste la la la.<\/em><\/p>\n<p><strong>Extrait de Profils Barbara, producteur \u00c9mile No\u00ebl, enregistr\u00e9 le 29 mai 1970 et diffus\u00e9 le 17 ao\u00fbt 1970 sur France Culture, repris sur le CD 1 du coffret Le Temps du Lilas, novembre 2007<\/strong><\/p>\n<p><strong>G\u00f6ttingen<\/strong><br \/>\nBien s\u00fbr ce n\u2019est pas la Seine<br \/>\nCe n\u2019est pas le bois de Vincennes<br \/>\nMais c\u2019est bien joli tout de m\u00eame<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen, \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Pas de quais et pas de rengaines<br \/>\nQui se lamentent et qui se tra\u00eenent<br \/>\nMais l\u2019amour y fleurit quand m\u00eame<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen, \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Ils savent mieux que nous, je pense<br \/>\nL\u2019histoire de nos rois de France,<br \/>\nHermann, Peter, Helga et Hans<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Et que personne ne s\u2019offense<br \/>\nMais les contes de notre enfance<br \/>\n\u00ab Il \u00e9tait une fois \u00bb commencent<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr nous, nous avons la Seine<br \/>\nEt puis notre bois de Vincennes<br \/>\nMais Dieu que les roses sont belles<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen, \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Nous, nous avons nos matins bl\u00eames<br \/>\nEt l\u2019\u00e2me grise de Verlaine<br \/>\nEux, c\u2019est la m\u00e9lancolie m\u00eame<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen, \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Quand ils ne savent rien nous dire<br \/>\nIls restent l\u00e0, \u00e0 nous sourire<br \/>\nMais nous les comprenons quand<br \/>\nm\u00eame<br \/>\nLes enfants blonds de G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Et tant pis pour ceux qui s\u2019\u00e9tonnent<br \/>\nEt que les autres me pardonnent<br \/>\nMais les enfants ce sont les m\u00eames<br \/>\n\u00c0 Paris ou \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>\u00d4 faites que jamais ne revienne<br \/>\nLe temps du sang et de la haine<br \/>\nCar il y a des gens que j\u2019aime<br \/>\n\u00c0 G\u00f6ttingen, \u00e0 G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>Et lorsque sonnerait l\u2019alarme<br \/>\nS\u2019il fallait reprendre les armes<br \/>\nMon coeur verserait une larme<br \/>\nPour G\u00f6ttingen, pour G\u00f6ttingen.<\/p>\n<p>\u00a9 \u00c9ditions M\u00e9tropolitaines, 1965<\/p>\n<p><em>Il y a un brin de provocation \u00e0 mettre en \u00e9pigraphe de cette analyse une phrase pol\u00e9mique sortie du contexte de cette interview de 1970. Barbara ne dit pas qu\u2019elle aurait honte de faire des textes engag\u00e9s mais elle dit qu\u2019elle a honte lorsque des journalistes l\u2019affirment alors que son intention de cr\u00e9atrice \u00e9tait autre. Mais ne cherche-t-elle pas, par l\u2019alternative finale (\u00abou quand on dit\u00bb, etc.), qui vaut nuance rectificatrice, \u00e0 faire oublier son id\u00e9e premi\u00e8re, politiquement incorrecte pour une chanteuse n\u00e9e en Rive Gauche ? Tout le d\u00e9but de sa r\u00e9ponse, spontan\u00e9e et rigoureuse, ne nous confirme-t-il pas que Barbara aurait effectivement de l\u2019humeur si l\u2019on donnait \u00e0 ses textes une autre mission que celle de mettre le coeur \u00e0 nu, si on cherchait \u00e0 les d\u00e9tourner de leur fonction cathartique, si on voulait les orienter&#8230; Il faut donc relire G\u00f6ttingen avec la douceur aimable qui pr\u00e9sida \u00e0 sa cr\u00e9ation, lui restituer toute la pudeur et la prudence de l\u2019artiste juive qui l\u2019osa car ce sont ces accents d\u2019 humanit\u00e9 qui transform\u00e8rent la chanson en hymne.<\/em><\/p>\n<p><strong>G\u00f6ttingen : une chanson \u00e0 \u00e9vidences<\/strong><br \/>\nG\u00f6ttingen est une ritournelle improvis\u00e9e en juillet 1964 par une jeune chanteuse, \u00e0 peine connue en France, invit\u00e9e dans une ville universitaire ouest-allemande et qui trouve pour remercier ce public chaleureux, l\u2019avant-veille de son d\u00e9part, les mots de la r\u00e9unification, sans tout \u00e0 fait s\u2019en douter. Et ce qui lui donne ses accents de sinc\u00e9rit\u00e9, au-del\u00e0 d\u2019un hommage convenu, c\u2019est justement cette prudente progression de l\u2019\u00e9loge qui passe par plusieurs concessions \u00e0 la ville de Paris, d\u2019abord implicitement d\u00e9sign\u00e9e. Le texte prend pour toile de fond une confrontation entre la France et l\u2019Allemagne et celle-ci se met, au final, en huiti\u00e8me strophe, au service d\u2019une comparaison \u00e9galitaire, point d\u2019orgue de la chanson comme le prouveraient le ralentissement de la valse \u00e0 cet endroit et le suspens vocal : \u00abMais les enfants ce sont les m\u00eames \/ \u00c0 Paris ou \u00e0 G\u00f6ttingen\u00bb (vers 31-32). Mais le texte ne pol\u00e9mique pas, s\u2019excuse m\u00eame en amont de ce qui pourrait repr\u00e9senter une ind\u00e9cence : \u00abTant pis pour ceux qui s\u2019\u00e9tonnent \/ Et que les autres me pardonnent\u00bb (1). Et en aval, un vers viendra encore mettre des limites \u00e0 cette envol\u00e9e pacifiste : S\u2019il fallait reprendre les armes\u00bb (vers 38). Que les choses soient claires, nous ne sommes pas dans <em>Le d\u00e9serteur<\/em> (2) de Boris Vian, cr\u00e9\u00e9 dix ans plus t\u00f4t. C\u2019est un texte du pardon mais pas de la d\u00e9mission ou de la d\u00e9solation. C\u2019est un texte du pardon qui a continuellement \u00e0 l\u2019esprit tout ce qu\u2019il y a \u00e0 pardonner et tout ce qu\u2019il en co\u00fbte(3) ; d\u2019o\u00f9 sa force. Et pour mimer cet effort sur soi que doit faire l\u2019auditeur parisien, fran\u00e7ais et\/ou juif, la chanson expose nos pr\u00e9jug\u00e9s chauvins, nous laisse plusieurs fois les savourer, pour mieux les d\u00e9passer.<\/p>\n<p>Art populaire qui travaille sur les st\u00e9r\u00e9otypes, la chanson part fr\u00e9quemment du pr\u00e9suppos\u00e9 id\u00e9ologique, du convenu de l\u2019id\u00e9e. Souvent, elle finira par le contester, comme l\u2019illustrent les nombreuses chansons qui s\u2019appuient sur un sch\u00e9ma de concession et s\u2019ouvrent sur la locution adverbiale <em>Bien s\u00fbr<\/em> (4). Autour de <em>G\u00f6ttingen<\/em> de Barbara, nous pourrions citer deux autres textes qui fonctionnent sur la reprise anaphorique de cet embrayeur : ce serait <em>La Chanson des vieux amants<\/em> de Jacques Brel, texte tardif cr\u00e9\u00e9 en 1967, et <em>D\u2019aventure en aventure<\/em> de Serge Lama, qui date de 1968 et donne son nom \u00e0 un album de l\u2019auteur interpr\u00e8te.<\/p>\n<pre> \r\n(1) Plus t\u00f4t dans le texte, nous trouvons d\u00e9j\u00e0 des marques de mod\u00e9ration et d\u2019att\u00e9nuation du propos politiquement incorrect : l\u2019incidente subjective \u00ab je pense \u00bb (vers 9), la formule de souhait \u00abQue personne ne s\u2019offense\u00bb (vers 13).\r\n(2) Nous parlons de la version connue de la chanson de Boris Vian puisque la premi\u00e8re \u00e9bauche de Vian ne pr\u00e9voyait pas de laisser les gendarmes tirer sur le locuteur antimilitariste mais au contraire de se d\u00e9fendre.\r\n(3) \u00ab[\u2026]un profond d\u00e9sir de r\u00e9conciliation mais non d\u2019oubli\u00bb, dira Barbara dans ses <em>M\u00e9moires interrompus, Il \u00e9tait un piano noir<\/em>..., Fayard, 1997, p. 168.\r\n(4) Vers 1 et 17, chacune de ces anaphores ouvre un mouvement musical similaire qui sera constitu\u00e9 d\u2019un ensemble de quatre quatrains.\r\n<\/pre>\n<p>La premi\u00e8re parent\u00e9 se fait assez naturellement puisque Barbara et Brel sont de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 un an pr\u00e8s, ce sont deux auteurs de chansons \u00e0 texte des ann\u00e9es 50-60 aux multiples accointances (1):<\/p>\n<p><em>Bien s\u00fbr, nous e\u00fbmes des orages [&#8230;]<\/em><br \/>\n<em> Bien s\u00fbr tu pris quelques amants [&#8230;]<\/em><br \/>\n<em> Mais mon amour<\/em><br \/>\n<em> Mon doux mon tendre mon merveilleux amour<\/em><br \/>\n<em> De l\u2019aube claire jusqu\u2019 \u00e0 la fin du jour<\/em><br \/>\n<em> Je t\u2019aime encore tu sais je t\u2019aime [&#8230;]<\/em><br \/>\n<em> Bien s\u00fbr tu pleures un peu moins t\u00f4t<\/em><br \/>\n<em> Je me d\u00e9chire un peu plus tard<\/em><br \/>\n<em> Nous prot\u00e9geons moins nos myst\u00e8res [&#8230;]<\/em><br \/>\n<em> Mais c\u2019est toujours la tendre guerre.<\/em><\/p>\n<p>Le lien entre Serge Lama et Barbara est moins connu mais plus vibrant dans le cadre \u00e9troit de cette chanson. Serge Lama fit aussi ses d\u00e9buts au cabaret parisien de L\u2019\u00c9cluse(2) au temps o\u00f9 Barbara y \u00e9tait la vedette, juste avant qu\u2019elle ne quitte les lieux(3). Il se fiance avec Liliane Benelli, la pianiste du cabaret, avec laquelle il aura un accident de voiture, o\u00f9 elle perdra la vie, le 12 ao\u00fbt 1965, peu avant leurs noces. Cette superbe chanson lui est d\u00e9di\u00e9e tout comme le sera <em>Une petite cantate<\/em> de Barbara en 1965, sur le m\u00eame album que <em>G\u00f6ttingen<\/em> :<\/p>\n<p><em>Bien s\u00fbr, j\u2019ai d\u2019autres certitudes<\/em><br \/>\n<em> J\u2019ai d\u2019autres habitudes<\/em><br \/>\n<em> Et d\u2019autres que toi sont venues<\/em><br \/>\n<em> Les l\u00e8vres tendres, les mains nues<\/em><br \/>\n<em> Bien s\u00fbr<\/em><br \/>\n<em> Bien s\u00fbr j\u2019ai murmur\u00e9 leurs noms<\/em><br \/>\n<em> J\u2019ai caress\u00e9 leur front<\/em><br \/>\n<em> Et j\u2019ai partag\u00e9 leurs frissons.<\/em><\/p>\n<p><em>Mais d\u2019aventure en aventure<\/em><br \/>\n<em> De train en train, de port en port<\/em><br \/>\n<em> Jamais encore, je te le jure<\/em><br \/>\n<em> Je n\u2019ai pu oublier ton corps [&#8230;]<\/em><\/p>\n<pre> \r\n(1) Rappelons que Brel et Barbara \u00e9taient tr\u00e8s amis : au fil des interviews, le premier \u00e9voque entre eux une passion secr\u00e8te sur le ton badin, la seconde prend le r\u00f4le f\u00e9minin principal (L\u00e9onie) dans son premier film Franz en 1972. Textuellement, il a pu \u00eatre relev\u00e9 de nombreuses similitudes dans leurs pratiques scripturales : cf. Jo\u00ebl July, <em>Les Mots de Barbara<\/em>, PUP, Textuelles, 2004.\r\n2. Cabaret situ\u00e9 rue des Grands-Augustins sur la rive gauche de la Seine o\u00f9 Barbara s\u2019installa d\u00e8s 1956 pour y devenir progressivement la \u00ab chanteuse de minuit \u00bb, donc le clou du spectacle.\r\n3. Serge Lama est programm\u00e9 \u00e0 partir du 11 f\u00e9vrier 1964 \u00e0 L\u2019\u00c9cluse et Barbara cessera son r\u00e9cital quotidien \u00e0 partir du mois de mai.\r\n<\/pre>\n<p>Ces chansons nous prennent \u00e0 rebrousse poil ; elles retournent nos id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues. \u00abLe temps amoindrit la passion\u00bb pour celle qu\u2019exploite Brel, \u00abLe temps efface les deuils\u00bb pour celle de Lama. Mais l\u2019un et l\u2019autre finissent par sugg\u00e9rer puis clamer le contraire de ce qu\u2019ils ont pr\u00e9alablement ent\u00e9rin\u00e9. Il semble qu\u2019ils ont d\u2019embl\u00e9e affich\u00e9 en t\u00eate les \u00e9vidences du contrat social, du tout-venant psychologique, comme des t\u00e9moins \u00e0 charge, pour mieux ensuite les r\u00e9futer. Ainsi ces chansons caressent la bien-pensance pour la faire doucement d\u00e9vier (ou brutalement d\u00e9vier, ce seront alors aux autres media s\u00e9miotiques, voix et musique, \u00e0 jouer leur r\u00f4le).<\/p>\n<p>Cette comparaison avec d\u2019autres textes au sch\u00e9ma identique permet d\u2019illustrer le fonctionnement argumentatif de<em> G\u00f6ttingen<\/em>. Il s\u2019agit de pr\u00e9senter d\u2019abord les m\u00e9rites de la France, sa g\u00e9ographie, son histoire, sa culture, pour glisser progressivement vers ceux de l\u2019Allemagne et tenter inconsciemment de r\u00e9veiller chez le lecteur\/auditeur sa prise de conscience humaniste. On peut suivre le propre cheminement de Barbara, et c\u2019est donc cette pr\u00e9caution qui va \u00e9mouvoir : au d\u00e9but, dans la premi\u00e8re strophe, la comparaison est quasi annul\u00e9e par la connotation galvaud\u00e9e du compliment \u00abbien joli(1)\u00bb, le propos est presque condescendant vis-\u00e0-vis de la ville allemande ;<\/p>\n<pre> \r\n1. Le brouillon de cette chanson, griffonn\u00e9 l\u2019avant-dernier jour du r\u00e9cital en Allemagne, propose en guise de premier quatrain : <em>Bien s\u00fbr il n\u2019y a pas la Seine<\/em> \/ E<em>t c\u2019est loin du pont de Suresnes<\/em> \/ <em>Mais c\u2019est tr\u00e8s joli tout de m\u00eame<\/em> \/ <em>\u00c0 G\u00f6ttingen<\/em>. cf. Barbara, L\u2019Int\u00e9grale, \u00e9dition revue et corrig\u00e9e, Jo\u00ebl July (dir.), L\u2019Archipel, 2012, p. 82.\r\n<\/pre>\n<p>les locutions adverbiales <em>tout de m\u00eame<\/em> et <em>quand m\u00eame<\/em> aux vers 3 et 7 peuvent aussi bien servir que desservir la cause d\u00e9fendue, selon le ton employ\u00e9(1) pour les prononcer ; le lecteur\/auditeur fran\u00e7ais pourrait donc d\u2019abord s\u2019autosatisfaire d\u2019une comparaison a minima, au rabais. Mais \u00e0 la suite, le comparatif d\u2019\u00e9galit\u00e9 c\u00e8de la place \u00e0 une sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019Allemagne : \u00abIls savent mieux que nous\u00bb (vers 9) ; dans le deuxi\u00e8me mouvement de la chanson (des quatrains 5 \u00e0 8), la r\u00e9futation des m\u00e9rites parisiens tombe sous l\u2019\u00e9vidence d\u2019une exclamation enthousiaste \u00abDieu que les roses sont belles\u00bb (vers 19) ; enfin, les strophes 4 et 6 pointent chacune une supr\u00e9matie de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin :<br \/>\n<em>Mais les contes de notre enfance<\/em><br \/>\n<em> \u00ab Il \u00e9tait une fois \u00bb commencent<\/em><br \/>\n<em> \u00c0 G\u00f6ttingen.(2)<\/em><br \/>\n<em> Eux, c\u2019est la m\u00e9lancolie m\u00eame(3)<\/em><\/p>\n<p>Par sa prudence, en retournant les \u00e9vidences, Barbara mime ses propres r\u00e9ticences, au diapason de celles qu\u2019un auditeur de 1964 pouvait ressentir<\/p>\n<p><strong>Une chanson \u00e0 r\u00e9ticences<\/strong><br \/>\nC\u2019\u00e9tait donc en 1964, un an apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 de l\u2019\u00c9lys\u00e9e, qui scella l\u2019amiti\u00e9 entre la France et l\u2019Allemagne. C\u2019\u00e9tait aussi l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les Allemands \u00e9taient encore des \u00abBoches\u00bb pour beaucoup de Fran\u00e7ais.<\/p>\n<pre> \r\n(1) Ces locutions peuvent marquer une r\u00e9futation violente et indign\u00e9e dans certains contextes (que l\u2019on accommode d\u2019ailleurs de modalisations \u00e9pist\u00e9miques ironiques : <em>Il faudrait peut-\u00eatre quand m\u00eame se d\u00e9cider<\/em> !) mais elles peuvent aussi dans d\u2019autres cas att\u00e9nuer une r\u00e9affirmation de th\u00e8se \u00e0 laquelle on ne voudrait pas donner tout cr\u00e9dit (que l\u2019on poursuit d\u2019ailleurs prudemment d\u2019une question rh\u00e9torique : <em>Il faudrait quand m\u00eame se d\u00e9cider, non ?<\/em>). \u00ab On voit par l\u00e0 que quand m\u00eame est, en soi, porteur d\u2019un mouvement autodialogique par lequel le locuteur soup\u00e8se le pour et le contre d\u2019une assertion \u00bb. Sylvie Mellet, \u00ab<em>Quand m\u00eame, \u00e0 la crois\u00e9e des approches \u00e9nonciatives<\/em>\u00bb, XXVe congr\u00e8s International de linguistique et philologie romanes (CILPR), Innsbruck, Autriche, 2007, p. 4.\r\n(2) On pourra tout particuli\u00e8rement appr\u00e9cier l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de cette formulation, m\u00eame si elle rel\u00e8gue d\u2019autres traditions fabulistes et, d\u2019un point de vue strictement litt\u00e9raire, oublie Charles Perrault pour privil\u00e9gier les fr\u00e8res Grimm : les contes de notre enfance commencent par \u00ab Il \u00e9tait une fois \u00bb. En ins\u00e9rant au milieu de la syntaxe une phrase clich\u00e9ique, liminaire des contes et apte \u00e0 accueillir \u00e0 son compte le verbe commencer, Barbara propose un \u00e9l\u00e9gant jeu polys\u00e9mique.\r\n(3) Entrent au service de ce dispositif comparatif les pronoms personnels et l\u2019alternance entre les repr\u00e9sentants de la premi\u00e8re personne du pluriel et ceux de la troisi\u00e8me personne du pluriel. Ici, le pronom est accentu\u00e9 en attaque de vers et la \u00abm\u00e9lancolie\u00bb est mise en relief derri\u00e8re un pr\u00e9sentatif.\r\n<\/pre>\n<p>Tomb\u00e9 sous le charme de l\u2019artiste fran\u00e7aise qu\u2019il voit \u00e0 L\u2019\u00c9cluse, un jeune directeur de th\u00e9\u00e2tre de G\u00f6ttingen, Hans-G\u00fcnther Klein, va s\u2019ent\u00eater pour convaincre Barbara de venir chanter dans son \u00e9tablissement de cent quarante places. Il essuie un refus, insiste ; finalement un contrat sera sign\u00e9 en avril et Barbara aura pris soin de poser une condition essentielle : qu\u2019il y ait un piano demi-queue noir(1).<\/p>\n<p>\u00abJe pars donc pour G\u00f6ttingen en ce mois de juillet 1964. Seule et d\u00e9j\u00e0 en col\u00e8re d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019aller chanter en Allemagne\u00bb, \u00e9crira dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> la chanteuse(2), n\u00e9e Monique Serf. Barbara n\u2019avait rien oubli\u00e9 de la petite fille juive qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 et qui dut se cacher pour \u00e9chapper aux rafles. Et elle n\u2019\u00e9tait pas encore tout \u00e0 fait pr\u00eate \u00e0 se r\u00e9concilier. En r\u00e9alit\u00e9, \u00ab L\u2019Allemagne \u00e9tait comme une griffe\u00bb, confiera Barbara(3). Or, \u00e0 son arriv\u00e9e le 4 juillet 1964, dans cette ville au centre de l\u2019Allemagne, au sud d\u2019Hanovre, pour la r\u00e9p\u00e9tition, c\u2019est la consternation : un \u00e9norme piano droit tr\u00f4ne sur la sc\u00e8ne. Barbara refuse de jouer. Ce piano tout en hauteur lui bouche la vue. Elle veut voir son public, il lui faut un piano \u00e0 queue. Le directeur de th\u00e9\u00e2tre a beau lui expliquer que les d\u00e9m\u00e9nageurs de piano de G\u00f6ttingen font gr\u00e8ve, Barbara reste inflexible : sans \u00e7a, elle ne jouera pas ! Les anecdotes pianistiques font partie de la l\u00e9gende de la \u00abFemme-piano (4)\u00bb mais celle-ci prend une valeur particuli\u00e8re pour contextualiser G\u00f6ttingen et prouver les r\u00e9ticences de Barbara \u00e0 chanter en Allemagne en 1964. Quelques heures plus tard, n\u00e9anmoins, dix \u00e9tudiants(5) hissent sur la sc\u00e8ne un piano \u00e0 queue noir Steinway, qu\u2019ils viennent d\u2019emprunter \u00e0 une vieille dame.<\/p>\n<pre> \r\n(1) Nous suivons ici la version propos\u00e9e par Barbara elle-m\u00eame et que nombre de biographes exploitent pour son aspect romantique. L\u2019anecdote \u00e9voqu\u00e9e par Val\u00e9rie Lehoux dans Barbara, <em>Portrait en clair-obscur<\/em> (Fayard, coll \u00ab Chorus \u00bb, 2007, p. 315 et sq.) propose des divergences : Barbara aurait seulement \u00e9t\u00e9 contact\u00e9e par courrier en avril 1964 par Sibylle Penkert. Si tel est le cas, le fait que Barbara dans son autobiographie inachev\u00e9e ait imagin\u00e9, comme par excuse, un harc\u00e8lement du s\u00e9duisant G\u00fcnther Klein pour lui faire accepter un r\u00e9cital \u00e0 G\u00f6ttingen cadrerait encore mieux avec le motif des r\u00e9ticences, comme s\u2019il avait fallu, m\u00eame a posteriori, en ajouter, et se justifier du d\u00e9placement Outre-Rhin.\r\n(2) <em>Il \u00e9tait un piano noir.<\/em>.., op. cit., p. 165. Tous les \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019inscrivent dans le voyage \u00e0 G\u00f6ttingen sont enti\u00e8rement r\u00e9dig\u00e9s par Barbara dans ses m\u00e9moires (pages 162 \u00e0 168).\r\n(3) <em>Synergie<\/em>, France Inter, 27\/12\/1996.\r\n(4) Dernier surnom mais aussi dernier titre de Barbara dans l\u2019album studio testamentaire sorti en 1996.\r\n(5) Dix \u00e9tudiants dont il est coutumier d\u2019entendre une trace autobiographique dont la chanson conserverait le souvenir, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9num\u00e9ration de la strophe 3 de <em>G\u00f6ttingen<\/em>.\r\n<\/pre>\n<p>Mais le temps de tout ce remue- m\u00e9nage, la salle est comble. Barbara n\u2019a pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9, le concert va commencer avec une heure trente de retard. Pourtant, c\u2019est une ovation. La chanteuse conna\u00eet un tel triomphe qu\u2019elle accepte alors de rester une semaine de plus, alors que la programmation n\u2019\u00e9tait au d\u00e9part pr\u00e9vue que pour trois soir\u00e9es ; elle se produit donc tous les soirs suivants au Junges Theater. Chaque fois deux tours de chant sont propos\u00e9s : le premier \u00e0 20h15, le second \u00e0 22 heures. La chanteuse, qui au d\u00e9part ne voulait rien voir de l\u2019Allemagne, accepte de suivre les \u00e9tudiants qui lui font visiter toute la ville, y compris l\u2019ancienne maison des fr\u00e8res Grimm, les c\u00e9l\u00e8bres collectionneurs de contes. Pendant cette semaine, Barbara rencontre les professeurs de la grande universit\u00e9 Georg-August de G\u00f6ttingen, o\u00f9 quarante-deux Prix Nobel ont enseign\u00e9 ou \u00e9tudi\u00e9. Elle est agr\u00e9ablement surprise par la beaut\u00e9 du site, les connaissances en fran\u00e7ais de ses h\u00f4tes, la chaleur de l\u2019accueil. G\u00f6ttingen est une jolie ville \u00e9pargn\u00e9e par les bombardements. Dans la journ\u00e9e, Barbara fl\u00e2ne dans les jardins ; et puis une intrigue sentimentale s\u2019est probablement nou\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0 avec G\u00fcnther Klein(1). L\u2019avant-dernier jour, elle \u00e9crira finalement <em>G\u00f6ttingen<\/em> dans un petit jardin jouxtant le th\u00e9\u00e2tre. C\u2019est l\u00e0 que la chanson affleure. Ce sera son remerciement. Le soir m\u00eame, elle interpr\u00e8te la chanson \u00e0 moiti\u00e9 termin\u00e9e devant un public enthousiaste et \u00e9mu \u00e0 la fois. Dans son autobiographie inachev\u00e9e Il \u00e9tait un piano noir&#8230;, elle \u00e9crit :<\/p>\n<p><em>C\u2019est dans le petit jardin contigu au th\u00e9\u00e2tre que j\u2019ai gribouill\u00e9 G\u00f6ttingen, le dernier apr\u00e8s-midi de mon s\u00e9jour. Le dernier soir, tout en m\u2019excusant, j\u2019en ai lu et chant\u00e9 les paroles sur une musique inachev\u00e9e. J\u2019ai termin\u00e9 cette chanson \u00e0 Paris, et Claude Dejacques, en l\u2019entendant, d\u00e9cida que je devais l\u2019enregistrer dans mon prochain disque(2).<\/em><\/p>\n<p>En juillet 1965, elle enregistre au studio Blanqui la chanson3, sur son deuxi\u00e8me album personnel. En Allemagne, le succ\u00e8s est tel qu\u2019on lui demande d\u2019aller traduire ce second disque, sur lequel figure la chanson hommage. Marie Chaix, sa secr\u00e9taire, est bilingue. En mai 1967, celle-ci l\u2019accompagne \u00e0 Hambourg, lui enseigne vaille que vaille le syst\u00e8me phonologique qui lui permettrait une prononciation correcte, et surtout la guide scrupuleusement pendant l\u2019enregistrement.<\/p>\n<pre> \r\n1. Cf. Alain Wodrascka, <em>Barbara, Une vie romanesque,<\/em> \u00e9d. Cherche-Midi, Documents, 2013, p. 137.\r\n2. <em>Il \u00e9tait un piano noir<\/em>..., op. cit., p. 168.\r\n3. <em>G\u00f6ttingen<\/em> sera reprise peu de temps apr\u00e8s sa sortie par Jean-Claude Pascal. Elle sera l\u2019objet de nombreuses versions et de traductions c\u00e9l\u00e8bres comme celle de Soledad Bravo.\r\n<\/pre>\n<p>Mais pour elle, comme pour Barbara, G\u00f6ttingen tient lieu de r\u00e9silience : Marie Chaix est n\u00e9e en 1942 d\u2019un p\u00e8re collaborateur et d\u2019une m\u00e8re allemande. Seule Barbara partage alors ce lourd secret(1). Barbara enregistre \u00e0 Hambourg la version allemande de sa chanson sur l\u2019album <em>Barbara singt Barbara<\/em>. Elle donnera un concert \u00e0 la Stadthalle de G\u00f6ttingen en octobre 1967. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est l\u2019occasion d\u2019une Journ\u00e9e Barbara sur France-Inter, qui d\u00e9bute la matin\u00e9e par une \u00e9vocation du r\u00e9cital de 1964.<\/p>\n<p>Rappelons que Lorsque Barbara reviendra \u00e0 G\u00f6ttingen en 1967, le jeune G\u00fcnther Klein, qui l\u2019avait accueilli et s\u00e9duite \u00e0 l\u2019h\u00f4tel du Soleil d\u2019or, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Ce fait pourrait justifier l\u2019\u00e9criture d\u2019une autre chanson au pr\u00e9texte moins explicitement autobiographique <em>Le Soleil noir<\/em>, qui constituera la chanson titre du quatri\u00e8me album de Barbara, en 1968.<br \/>\nAu niveau intellectuel comme au niveau sentimental, G\u00f6ttingen et <em>G\u00f6ttingen<\/em> sont un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9dempteur et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur dans l\u2019existence et la cr\u00e9ation de Barbara. Cela ne fait aucun doute.<\/p>\n<p><strong>Une chanson \u00e0 \u00e9l\u00e9gances<\/strong><\/p>\n<p>Loin de toute prise de position radicale, en 1964, Barbara tira de son voyage outre-Rhin une modeste le\u00e7on humaniste, dont elle fut apparemment la premi\u00e8re surprise. Et le texte reproduisit m\u00eame avec na\u00efvet\u00e9, en tous les cas avec spontan\u00e9it\u00e9 et sinc\u00e9rit\u00e9, cet \u00e9tonnement qui devint un \u00e9blouissement.<br \/>\nOr il s\u2019av\u00e8re que Barbara est d\u2019origine juive, que sa chanson rencontrera le succ\u00e8s, dont les hommes politiques se serviront comme \u00e9tendard promotionnel quand l\u2019amiti\u00e9 franco-allemande deviendra dans les ann\u00e9es 80 un sujet d\u2019actualit\u00e9 avec le chancelier Helmut Kohl. Ainsi, en 1988, Fran\u00e7ois Mitterrand remit \u00e0 Barbara la L\u00e9gion d\u2019Honneur en \u00e9voquant <em>G\u00f6ttingen<\/em> lors de son discours2 ; d\u2019ailleurs, en 1992, \u00e0 la veille d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique choisit ce titre pour terminer un entretien t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. La version allemande de <em>G\u00f6ttingen<\/em> figure en bonne place dans la compilation 1997 et Barbara re\u00e7ut en 1998 la m\u00e9daille d\u2019honneur de la ville de G\u00f6ttingen et l\u2019ordre du m\u00e9rite f\u00e9d\u00e9ral.<\/p>\n<pre> \r\n1. Cf. pour l\u2019\u00e9vocation de l\u2019enregistrement de l\u2019album en allemand : Didier Millot, <em>Barbara, J\u2019ai travers\u00e9 la sc\u00e8ne<\/em>, 2004, \u00e9d. Mille et une nuits, p. 66-67 ; Cf. pour les confessions de Marie Chaix au sujet de sa complicit\u00e9 avec Barbara : Barbara, Libretto, 2013, p. 53-57.\r\n2. Cf. Alain Wodrascka, op. cit., p. 533.\r\n<\/pre>\n<p>En 2003, en France, la chanson fut reprise dans les \u00e9coles lors des comm\u00e9morations du quaranti\u00e8me anniversaire du Trait\u00e9 de L\u2019\u00c9lys\u00e9e, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019allocution du 9 septembre 1962, prononc\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle \u00e0 l\u2019intention de la jeunesse allemande. Dans le livre unique de Fran\u00e7ais 3e <em>\u00c0 mots ouverts<\/em>, \u00e9dition Hatier, est propos\u00e9e l\u2019\u00e9tude du texte de la chanson <em>G\u00f6ttingen<\/em> dans le chapitre <em>Les formes implicites de l\u2019argumentation.<\/em> Aujourd\u2019hui, on d\u00e9crypte \u00e0 l\u2019\u00e9vidence G\u00f6ttingen comme un chant de la r\u00e9conciliation entre les peuples ; d\u2019autant qu\u2019en 2003 le chancelier Schr\u00f6der, comm\u00e9morant le trait\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 franco-allemande de 1963, entonna les derni\u00e8res strophes. \u00c0 G\u00f6ttingen, une \u00abBarbarastrasse\u00bb a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9e en 2002 dans le quartier de Geismar, pour rendre hommage \u00e0 la chanteuse d\u00e9cor\u00e9e de la \u00abBundesverdienstkreuz\u00bb, la plus haute distinction allemande.<br \/>\nCe n\u2019est donc pas la chanson elle-m\u00eame qui se fait hymne ; c\u2019est son succ\u00e8s qui lui offre ce statut. D\u2019ailleurs, souvent, les chansons qui se revendiquent et s\u2019autoproclament \u00e0 port\u00e9e humanitaire font long feu. Il faut donc correctement analyser le processus de la post\u00e9rit\u00e9 : un contexte tout \u00e9trange et local, tr\u00e8s anecdotique, permet \u00e0 Barbara \u2013 et en m\u00eame temps autorise, stimule, commande \u2013 l\u2019\u00e9criture au plus pr\u00e8s du sentiment d\u2019un texte enthousiaste. Celui-ci tisse son \u00e9l\u00e9gance avec une structure l\u00e9g\u00e8re (des octosyllabes rapides(1), un raccourcissement du vers pour l\u2019\u00e9piphore de chaque quatrain, qui varie mais sert tout de m\u00eame de refrain m\u00e9lodieux et insistant \u00e0 la ritournelle, des rimes approximatives mais tout de m\u00eame originales et gracieuses, toutes f\u00e9minines), avec un m\u00e9lange de syntaxe, de lexique et de r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires (les vocatifs, les souhaits au subjonctif, les r\u00e9f\u00e9rences g\u00e9ographiques et l\u2019allusion \u00e0 Verlaine(2) ) et, par ailleurs, des tournures populaires comme les nombreux pr\u00e9sentatifs (vers 2, 3, 23, 35), des phrases nominales (deuxi\u00e8me quatrain), des dislocations (vers 17, 21, 23, 27). La musique suit cette double orientation : valse rapide pour d\u00e9lester l\u2019ambiance et passage en voix grave et ralentie lors des \u00e9piphores pour la relester, dramatisation des deux derniers quatrains mais vocalises inimitables pour achever la performance.<\/p>\n<pre> \r\n1. On notera d\u2019ailleurs que le premier vers ne respecte pas la m\u00e9trique en ne comptant que sept syllabes, obligeant parfois certains repreneurs mal aguerris \u00e0 prolonger la locution adverbiale bien s\u00fbr frauduleusement sur trois syllabes.\r\n2. Cf. pour l\u2019intertexte rimbaldien et verlainien dans les chansons de Barbara, Jo\u00ebl July,<em> Les Mots de Barbara<\/em>, op. cit., p. 272-275.\r\n<\/pre>\n<p>Enfin, \u00e0 partir de cette chanson \u00e9l\u00e9gante, fluide et naturelle, un peu plus que d\u2019autres, \u00e0 partir de cette chanson authentique, prudente et sinc\u00e8re, un peu plus que d\u2019autres, l\u2019auditeur, en confiance et en harmonie, op\u00e8re un mouvement de conscience ; il se dit : \u00ab c\u2019est bien joli tout de m\u00eame \u00bb au d\u00e9but, et convient au finale que son coeur \u00e0 lui aussi \u00ab verserait une larme \u00bb ; il est capt\u00e9, charm\u00e9, persuad\u00e9. Alors, ce qui n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que le geste cr\u00e9atif d\u2019une jeune femme d\u2019origine juive encore peu connue en 1965, qui tout en ne voulant pas froisser les susceptibilit\u00e9s fran\u00e7aises tient quand m\u00eame \u00e0 remercier(1) un public allemand chaleureux, devient historiquement un acte politique pr\u00e9curseur et fondateur, symbolique.<\/p>\n<pre> \r\n1. Ce sera tout \u00e0 fait la m\u00eame d\u00e9marche (moins inconsciente peut-\u00eatre pour ce bis repetita) que celle qui transformera Ma plus belle histoire d\u2019amour en chanson m\u00e9taleptique (m\u00e9tatexte, mise en abyme) par excellence.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence Jo\u00ebl July \u00c9mile No\u00ebl : Est-ce que vous croyez que la chanson peut servir \u00e0 faire prendre conscience ? Barbara : Non. Moi je n\u2019ai jamais pens\u00e9 que la chanson faisait prendre conscience de quoi que ce soit, ni qu\u2019on refaisait le monde avec des chansons, ni qu\u2019on faisait &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-246","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts-et-litterature"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.1.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence - Editions Pha\u00e9ton<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence - Editions Pha\u00e9ton\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence Jo\u00ebl July \u00c9mile No\u00ebl : Est-ce que vous croyez que la chanson peut servir \u00e0 faire prendre conscience ? 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Moi je n\u2019ai jamais pens\u00e9 que la chanson faisait prendre conscience de quoi que ce soit, ni qu\u2019on refaisait le monde avec des chansons, ni qu\u2019on faisait &hellip; Continuer la lecture de &laquo;&nbsp;G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;&raquo;\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Editions Pha\u00e9ton\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2017-03-05T13:23:56+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2019-10-08T15:06:51+00:00\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Phaeton\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Phaeton\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"22 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\",\"url\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\",\"name\":\"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence - Editions Pha\u00e9ton\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/#website\"},\"datePublished\":\"2017-03-05T13:23:56+00:00\",\"dateModified\":\"2019-10-08T15:06:51+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/#\/schema\/person\/59bdbf6a5c6012c3b35a5e6ea429f667\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/\"]}]},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/#website\",\"url\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/\",\"name\":\"Editions Pha\u00e9ton\",\"description\":\"Maison d&#039;\u00e9ditions \",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/#\/schema\/person\/59bdbf6a5c6012c3b35a5e6ea429f667\",\"name\":\"Phaeton\",\"url\":\"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/author\/admin4496\/\"}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence - Editions Pha\u00e9ton","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2017\/03\/05\/gottingen-de-la-reticence-a-levidence\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence - Editions Pha\u00e9ton","og_description":"G\u00f6ttingen, de la r\u00e9ticence \u00e0 l\u2019\u00e9vidence Jo\u00ebl July \u00c9mile No\u00ebl : Est-ce que vous croyez que la chanson peut servir \u00e0 faire prendre conscience ? 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