{"id":258,"date":"2016-03-05T14:36:14","date_gmt":"2016-03-05T13:36:14","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=258"},"modified":"2020-10-20T15:26:34","modified_gmt":"2020-10-20T13:26:34","slug":"danger-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2016\/03\/05\/danger-de-vie\/","title":{"rendered":"Danger de vie par Mich\u00e8le Delaunay"},"content":{"rendered":"<p><strong>Danger de vie, <\/strong><br \/>\n<strong>in L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 est le dernier plaisir,<\/strong><br \/>\n<em>Nouvelles<\/em>, \u00e9d. Actes Sud, 1987<br \/>\n<strong>Mich\u00e8le Delaunay<\/strong><\/p>\n<p>Mich\u00e8le Delaunay est canc\u00e9rologue \u00e0 Bordeaux. D\u00e9put\u00e9e de la Gironde, elle a \u00e9t\u00e9 Ministre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e en charge des personnes \u00e2g\u00e9es et de l\u2019autonomie. Elle est \u00e0 l\u2019origine de la r\u00e9forme l\u00e9gislative relative \u00e0 la d\u00e9pendance. Elle est l\u2019auteur du recueil <em>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 est le dernier plaisir<\/em>, paru chez Actes Sud et dont est extraite la nouvelle intitul\u00e9e <em>Danger de vie<\/em>, mais aussi de plusieurs ouvrages dont <em>La ronde droite,<\/em> aux \u00e9ditions Gallimard, L<em>\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9rit\u00e9 durable<\/em> du blog aux \u00e9ditions Le bord de l\u2019eau. \u2026<\/p>\n<p><em>Et ils ne le reconnurent point, parce que leurs yeux \u00e9taient ferm\u00e9s.<\/em> ( Luc, XXIII).<\/p>\n<p>18 octobre 1954. Heureusement, la d\u00e9cision avait \u00e9t\u00e9 prise avant l\u2019hiver. Ils avaient v\u00e9cu jusque-l\u00e0 \u00e0 la lisi\u00e8re de villages de Sib\u00e9rie dont ils ne surent m\u00eame jamais le nom, tellement perdus, tellement isol\u00e9s, qu\u2019il n\u2019y aurait eu besoin ni de camps, ni de gardiens pour les tenir enferm\u00e9s. L\u2019immensit\u00e9 sans recours, le froid, l\u2019\u00e9tat o\u00f9 ils \u00e9taient, suffisaient. Personne ne leur avait rien dit des n\u00e9gociations entre l\u2019Est et l\u2019Ouest dont ils \u00e9taient l\u2019objet. Personne d\u2019ailleurs, l\u00e0-bas, n\u2019en savait rien. Ce jour-l\u00e0, ils \u00e9taient trois. Les livraisons, \u00e0 cette \u00e9poque, se faisaient par pinc\u00e9es, le contenu de l\u2019arri\u00e8re d\u2019un camion. Mais pour chaque pinc\u00e9e, combien de jours et de mois d\u2019attente, de papiers remplis \u00e0 leur nom en triple exemplaire, de courriers \u00e9gar\u00e9s, de r\u00e9unions constamment remises. Finalement, une lettre \u00e9tait arriv\u00e9e, fixant le lieu et l\u2019heure, l\u2019heure pr\u00e9cise, et dans chaque d\u00e9tail, les modalit\u00e9s de la livraison.<\/p>\n<p>La remise, c\u2019\u00e9tait le mot choisi dans le document officiel, aurait lieu \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Gudow, un village de Basse-Saxe \u00e0 la fronti\u00e8re des deux Allemagnes, dans le \u00abno man\u2019s land\u00bb qui les tient s\u00e9par\u00e9es. Un tr\u00e8s petit village o\u00f9 il n\u2019y avait pas d\u2019h\u00f4tel pour recevoir les femmes et les enfants. Les habitants avaient \u00e9t\u00e9 mis au courant et avaient ouvert leurs portes. On avait dormi o\u00f9 on pouvait, dans les familles qui poss\u00e9daient une chambre libre. Les femmes et les enfants \u00e9taient r\u00e9unis dans la plus grande.<\/p>\n<p>La lettre pr\u00e9cisait que chaque \u00e9pouse pouvait \u00eatre accompagn\u00e9e d\u2019un parent. Rosamunde Hopke avait longuement h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 emmener Wilfried, son fils, bien qu\u2019elle le trait\u00e2t comme un adulte et qu\u2019elle n\u2019e\u00fbt que lui. Puis elle avait eu peur de le laisser, beaucoup plus que d\u2019\u00eatre seule. Les deux autres aussi avaient choisi un de leurs fils.<\/p>\n<p>La veuve chez qui elles log\u00e8rent avait certainement d\u00fb conna\u00eetre le nom de chacune d\u2019elles que la radio et les journaux d\u2019alors disaient souvent, et l\u2019avait conserv\u00e9 en m\u00e9moire. Pourtant, sans avoir eu besoin de s\u2019accorder, elles ne se nomm\u00e8rent pas. Pour les m\u00eames raisons sans doute, la veuve ne demanda rien. Dans la chambre, les femmes parl\u00e8rent entre elles, et les fils couch\u00e8rent \u00e0 leur place dans les lits. Ils avaient entre onze et quinze ans. Tous les trois maigres et peu bavards. La veuve frappa \u00e0 l\u2019heure dite : tous se tenaient pr\u00eats. Elle offrit du pain, du beurre et du jambon cru, en disant : \u00abMaintenant, les temps sont meilleurs, nicht war ?\u00bb Les femmes la remerci\u00e8rent et mais elles ne purent que boire le th\u00e9 qui allait avec. Les enfants aval\u00e8rent quelques bouch\u00e9es. Le jambon avait go\u00fbt de fum\u00e9e.<\/p>\n<p>Elles attendirent longtemps les voitures, chacune sortant apr\u00e8s l\u2019autre sur le seuil pour guetter dans le froid piquant de la nuit qui annon\u00e7ait l\u2019hiver. Les officiels et les chauffeurs avaient dormi dans les deux autres maisons, en contrebas du village. Ils les firent monter avec un respect g\u00ean\u00e9. Il semblait davantage qu\u2019on all\u00e2t sur le lieu d\u2019une condamnation que sur celui de sa lev\u00e9e. Tout le monde tenait dans deux voitures noires, et une autre plus grande dont l\u2019arri\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9 pour recevoir trois rangs de si\u00e8ges. On s\u2019arr\u00eata \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Ouest. Au-del\u00e0, l\u2019\u00e9tendue vide, le poste fronti\u00e8re oppos\u00e9, et bient\u00f4t un attroupement que l\u2019on scruta \u00e0 la jumelle. Personne ne parlait sauf pour dire l\u2019heure.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 l\u2019autre bout de l\u2019Europe fractur\u00e9e, les hommes avaient d\u2019abord \u00e9t\u00e9 mis dans le train, s\u00e9par\u00e9ment. Un camion les attendait dans la gare o\u00f9 ils \u00e9taient arriv\u00e9s l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Depuis, ils voyageaient sans faire d\u2019\u00e9tapes, du moins sans s\u2019apercevoir qu\u2019ils en faisaient : ils restaient dans le camion b\u00e2ch\u00e9, enroul\u00e9s dans des couvertures. Le chauffeur s\u2019arr\u00eatait \u00e0 l\u2019abri d\u2019un hangar ou d\u2019un auvent et il allait dormir, les laissant plusieurs heures sans garde. Avant, il les faisait descendre pour qu\u2019ils ne souillent pas l\u2019int\u00e9rieur du camion. Huit jours, dix jours, difficile \u00e0 dire. Tout le voyage, ils avaient peu parl\u00e9. Ils se rendaient compte mais ils ne trouvaient pas de mots et ils n\u2019en \u00e9prouvaient pas la n\u00e9cessit\u00e9. Apr\u00e8s Stalingrad, ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s ensemble et ils ne s\u2019\u00e9taient revus que l\u00e0 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du camion. Au d\u00e9but, le chauffeur avait \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9, sans doute par un fonctionnaire de police. Il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 dans la premi\u00e8re grande ville. On avait attendu plusieurs heures. Personne n\u2019\u00e9tait venu le remplacer. Il avait d\u00fb faire son rapport et dire que ce n\u2019\u00e9tait pas la peine. Le camion avait continu\u00e9 sa route, le chauffeur seul avec ses trois prisonniers. Voil\u00e0 tout ce que j\u2019ai jamais pu savoir de ce voyage.<\/p>\n<p>Les femmes s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9es \u00e0 Hanovre, puis elles avaient \u00e9t\u00e9 transport\u00e9es dans les voitures noires. Dans les deux jours que dura ce moment de leur histoire, elles se li\u00e8rent, ou plut\u00f4t, \u00e0 ce qu\u2019elles avaient v\u00e9cu de semblable, elles reconnurent qu\u2019elles \u00e9taient li\u00e9es d\u00e9j\u00e0. Deux s\u2019\u00e9taient rencontr\u00e9es \u00e0 Berchtesgaden. Pourtant, apr\u00e8s ce grand \u00e9branlement vers lequel elles roulaient, elles ne se revirent jamais.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure dite, trois silhouettes se d\u00e9tach\u00e8rent et au bout de quelques instants, parurent avancer dans le brouillard encore sombre. Trois humains, identifiables \u00e0 ce qu\u2019ils \u00e9taient debout. Ils marchaient d\u2019un pas \u00e9galement ind\u00e9cis qui n\u2019aurait permis d\u2019en reconna\u00eetre aucun, sous le regard crois\u00e9 des jumelles que l\u2019on pointait sur eux. Ils ne donnaient pas l\u2019impression de savoir o\u00f9 ils allaient et encore moins de se h\u00e2ter. Ils marchaient droit devant comme on leur avait dit. Apr\u00e8s cinq minutes, peut-\u00eatre plus, peut-\u00eatre moins, ils travers\u00e8rent une ligne imaginaire, et du haut d\u2019un mirador, on entendit un long coup de sifflet. Aucun ne leva la t\u00eate. Un des Allemands dit aux femmes : \u00ab\u00c7a y est\u00bb. Wilfried Hopke eut envie de demander qu\u2019est-ce qui y \u00e9tait, mais le silence \u00e9tait si fort sur toute l\u2019\u00e9tendue de l\u2019aube, qu\u2019il n\u2019osa pas le d\u00e9ranger une fois encore, comme le sifflement l\u2019avait fait.<\/p>\n<p>De part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re, les deux groupes ne bougeaient pas. Il n\u2019y avait que ces trois silhouettes qui paraissaient ramer. En y repensant, j\u2019ai curieusement l\u2019impression que si un seul de ceux qui les observaient de loin avait fait un pas, le silence aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9 \u00e0 jamais, les sir\u00e8nes puis les bombes auraient recommenc\u00e9 \u00e0 enflammer le ciel.<\/p>\n<p>Les trois hommes continuaient \u00e0 avancer au rythme h\u00e9sitant d\u2019une m\u00e9canique en fin de course, us\u00e9e. Tous barbus, informes, l\u2019air de mannequins ficel\u00e9s \u00e0 la taille et aux genoux dans des v\u00eatements mal identifiables. Tous avec le m\u00eame visage gris, perdu, noy\u00e9 dans le gris de la barbe et des cheveux rapidement coup\u00e9s au-dessus des oreilles. Des bottes molles, \u00e9cul\u00e9es, d\u00e9pareill\u00e9es. Une grande blouse sans couleur, serr\u00e9e aux poignets et \u00e0 la taille, comme les bottes \u00e9taient serr\u00e9es au-dessous du genou.<\/p>\n<p>Les hommes \u00e9taient maintenant tout proches. Instinctivement, ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent \u00e0 deux ou trois m\u00e8tres du groupe. Pendant quelques instants, tout ce qui vivait sur ce morceau de la surface terrestre parut fig\u00e9, en suspens. Le jour \u00e9tait lev\u00e9 et une lumi\u00e8re blanche, presque min\u00e9rale, \u00e9clairait l\u2019ensemble. Un des officiels allemands avan\u00e7a un peu, tr\u00e8s peu, et fit signe aux familles qui \u00e9taient rest\u00e9es en retrait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la voiture am\u00e9nag\u00e9e en autocar. Personne ne bougea. On vit alors avancer les trois fant\u00f4mes de moujiks. Ils ne purent faire qu\u2019un pas et de nouveau, ils s\u2019interrompirent, je pourrais presque dire ils s\u2019interrompirent de vivre, tant ils paraissaient hors du temps et de tout ce qui avait lieu autour d\u2019eux. Les yeux s\u2019\u00e9carquillaient d\u2019un c\u00f4t\u00e9, restaient hagard de l\u2019autre. Personne ne reconnut personne. Les hommes avaient trop chang\u00e9 et ils \u00e9taient trop \u00e9puis\u00e9s pour fixer leur attention. On sentit qu\u2019il fallait faire quelque chose parce que les enfants ou les femmes allaient se mettre \u00e0 crier. Le chef de la d\u00e9l\u00e9gation sortit une lettre de l\u2019int\u00e9rieur de son manteau. Il la d\u00e9plia devant lui pour gagner du temps, mais il n\u2019eut pas besoin de la lire, il ne connaissait que trop bien les trois noms. D\u2019une voix d\u00e9figur\u00e9e qu\u2019il essayait de rendre forte mais qui se cassait apr\u00e8s chacun, il appela, Dr Arnim von Rathenow !<br \/>\nUne main de femme s\u2019avan\u00e7a et retomba. L\u2019homme resta sur place.<br \/>\nColonel Herbert Hoffmann !<br \/>\nL\u2019homme, cette fois, devan\u00e7a son nom et se posta en face de la voisine de Rosamunde Hopke, sans vraiment la voir, semblait-il. Le plus jeune des enfants se mit \u00e0 pleurer presque silencieusement, comme s\u2019il \u00e9tait seul dans une chambre et pleurait pour lui-m\u00eame. Personne ne se touchait, ni ne se disait rient.<br \/>\nEt dans un dernier effort, bien que ce f\u00fbt maintenant inutile, l\u2019Allemand pronon\u00e7a presque tout bas :<br \/>\nG\u00e9n\u00e9ral Hopke ! Ma m\u00e8re avan\u00e7a, droite, et brutalement tomba \u00e9vanouie \u00e0 ses pieds. Au moment de mourir, il y a quelques mois, elle se le reprochait encore.<br \/>\nEt ce bel Allemand qui est mon ami, et qu\u2019\u00e0 son air de sant\u00e9 et de satisfaction je n\u2019avais cru capable de porter aucune sorte de deuil, interrompit son r\u00e9cit. Nous sommes rest\u00e9s en silence un moment, assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te \u00e0 la cr\u00eate de la dune. Le jour montait et nous chauffait les \u00e9paules. L\u2019oc\u00e9an et le ciel perdaient cette p\u00e2leur particuli\u00e8re, poudr\u00e9e, qui les voile le matin, m\u00eame au coeur de l\u2019\u00e9t\u00e9. En se relevant, il me tendit la main et ajouta :<br \/>\nC\u2019est la premi\u00e8re fois\u2026 Jamais je n\u2019avais pu raconter cela\u2026 Je veux dire : comme une histoire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019histoire. Peut \u00eatre fallait-il tout ce temps, et que je vienne l\u00e0\u2026<br \/>\nNous reprenions notre marche. Devant nous, un peu plus bas, sur le pan de ciment d\u2019un blockhaus \u00e9croul\u00e9 que l\u2019Atlantique arrachait chaque ann\u00e9e un peu plus \u00e0 la dune, je vis une inscription nouvelle, en deux lignes. L\u2019une en caract\u00e8res d\u2019importance moyenne, Baden Verboten, l\u2019autre en lettres immenses, tenant presque toute la hauteur de ce morceau de blockhaus \u00e9clat\u00e9, LEBENSGEFAHR, \u00ab danger de mort \u00bb, mais la langue allemande dit \u00abdanger de vie\u00bb et m\u00eame la similitude de sens de ces formules oppos\u00e9es me mit \u00e0 la bouche un go\u00fbt de d\u00e9rision.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Danger de vie, in L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 est le dernier plaisir, Nouvelles, \u00e9d. Actes Sud, 1987 Mich\u00e8le Delaunay Mich\u00e8le Delaunay est canc\u00e9rologue \u00e0 Bordeaux. D\u00e9put\u00e9e de la Gironde, elle a \u00e9t\u00e9 Ministre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e en charge des personnes \u00e2g\u00e9es et de l\u2019autonomie. Elle est \u00e0 l\u2019origine de la r\u00e9forme l\u00e9gislative relative \u00e0 la d\u00e9pendance. 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