{"id":260,"date":"2016-03-05T14:45:39","date_gmt":"2016-03-05T13:45:39","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=260"},"modified":"2020-10-20T15:26:26","modified_gmt":"2020-10-20T13:26:26","slug":"maria-velho-da-costa-loiseau-rare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2016\/03\/05\/maria-velho-da-costa-loiseau-rare\/","title":{"rendered":"L\u2019oiseau rare &#038; autres histoireS par Maria Velho da Costa"},"content":{"rendered":"<p><strong>L\u2019oiseau rare, Carrefour des litt\u00e9ratures,<\/strong> 2000<\/p>\n<p>Maria Velho da Costa Traduction de Maria Vasconcelos et Christine Laurent revue par l\u2019auteur et Marie Jos\u00e9 Cameleyre<\/p>\n<p>Maria Velho da Costa a pr\u00e9sid\u00e9 l\u2019Association Portugaise des \u00c9crivains puis a enseign\u00e9 au King\u2019s Coll\u00e8ge de Londres. Elle a \u00e9t\u00e9 Adjointe au Secr\u00e9tariat d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Culture. Elle a publi\u00e9, en 1969, <em>Maina Mendes<\/em> aux \u00e9ditions Dom quixotte en 2001, un roman qui l\u2019a rendu c\u00e9l\u00e8bre. <em>Les Novas Cartas Portuguesas<\/em> (Nouvelles Lettres Portugaises avec les po\u00e9tesses Maria Isabel Barreno et Maria Teresa Horta), ont valu \u00e0 ses \u00e9crivains une condamnation par le r\u00e9gime salazariste en 1972. Elle a re\u00e7u, en 2002, le prix Cam\u00f5es qui est le plus grand prix litt\u00e9raire du monde lusophone.<\/p>\n<p>\u00ab Je n\u2019existe pas \u00bb, dit Dores<br \/>\nM\u00eame en sourdine, les sons lui \u00e9taient intol\u00e9rables. Elle \u00e9teignit la radio. Dores amena le verre \u00e0 sa bouche, elle pensa \u00e0 ce qu\u2019elle pourrait faire maintenant.<br \/>\nIl \u00e9tait deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, et elle savait bien que l\u2019homme dormait l\u00e0-bas dans une maison, seul bien s\u00fbr. Il dormait d\u2019une tristesse d\u00e9truite comme elle. Une tristesse d\u00e9truite n\u2019a rien \u00e0 voir avec une d\u00e9pression, c\u2019est ne plus pouvoir accomplir aucune t\u00e2che qui r\u00e9jouisse ou qui soulage. Tout son \u00eatre avait \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de la curiosit\u00e9, de cette qualit\u00e9 vibrante, qui, lorsqu\u2019elle manque, retarde. M\u00eame si l\u2019homme appelait maintenant, il ne saurait pas lui faire oublier tout ce qu\u2019ils ne pourraient plus inventer, les plaisirs, les concessions, les maisons. L\u2019inexorable rancoeur du deuil\u2026<br \/>\nIls avaient \u00e9t\u00e9 utiles et capables de jouir de certains sens, de certains combats. Mais, comment parler \u00e0 pr\u00e9sent de la mis\u00e8re, des d\u00e9combres ? Le t\u00e9l\u00e9phone ne sonnait toujours pas. \u00abJe n\u2019ai pas pr\u00e9par\u00e9 ma vieillesse\u00bb, dit Dores \u00e0 haute voix, ce qui prouvait qu\u2019elle pouvait encore parler seule, et qu\u2019il y avait bien une diff\u00e9rence entre la souffrance et la maladie, la pathologie et la r\u00e9alit\u00e9 de ce d\u00e9sastre. Qu\u2019elle se d\u00e9batte, qu\u2019elle vieillisse, mais qu\u2019elle reste fringante.<br \/>\nElle regarda autour d\u2019elle, les objets n\u2019\u00e9taient pas laids mais agressifs. La lumi\u00e8re crue de f\u00e9vrier pr\u00e9sageait d\u00e9j\u00e0 l\u2019acidit\u00e9 des rougeurs violac\u00e9es du printemps. Seule, Dores rit et pleura de l\u2019ineptie de la douleur provoqu\u00e9e par cette formule litt\u00e9raire. &#8211; \u00abrougeurs violac\u00e9es ; quelle horreur\u00bb. Ce qu\u2019elle percevait alors dans sa voix \u00e9tait lettre morte, son \u00e9tranger.<br \/>\nElle appela sa m\u00e8re. Sa m\u00e8re ne s\u2019\u00e9tait jamais occup\u00e9e ou pr\u00e9occup\u00e9e de rien, ni de personne. Dores lui dit qu\u2019elle allait prendre un bain et qu\u2019elle irait la voir. \u00c0 cette heure ? Les larmes dans la voix de Dores furent interpr\u00e9t\u00e9es par sa m\u00e8re comme des indices d\u2019angine, de virose. Elle se plaignit alors de ses reins, de sa r\u00e9tention d\u00e9j\u00e0 gu\u00e9rie bien s\u00fbr, elle dit \u00e0 Dores de venir, de se pr\u00e9parer, de se couvrir chaudement. Elle lui parlait comme \u00e0 quelqu\u2019un qui ne serait et n\u2019avait jamais rien \u00e9t\u00e9 dans la vie.<br \/>\nQu\u2019elle se couvre, qu\u2019elle mange, toussait-elle, ne toussait-elle pas ? Elle lui cachait tout, lui donnait du souci. Dores pensa que d\u2019autres qu\u2019elle pourraient sourire, attendries, par ces manifestations, tellement tardives, signes de l\u2019appropriation de son corps, que d\u2019autres pourraient \u00eatre attendries aussi par la r\u00e9gression et la s\u00e9nilit\u00e9 de ces vieilles, qui jouent une fois encore avec leur fille comme avec des poup\u00e9es et qui assouvissent avec acharnement leur faim du corps jadis expuls\u00e9 de leurs entrailles, chantage, haine, sans tendresse. C\u2019\u00e9tait elle, Dores, la proie. Quoi qu\u2019elle fasse, quoi qu\u2019elle soit devenue.<br \/>\nNon, elle n\u2019irait pas chez sa m\u00e8re. Qu\u2019elles cr\u00e8vent seules, toutes les deux comme des chiens, chiennes grisonnantes, rid\u00e9es, visages creus\u00e9s, t\u00e9moin l\u2019une pour l\u2019autre de l\u2019atrocit\u00e9 du temps qui n\u2019avait rien chang\u00e9 ou presque. Entre elles, pas de cordon ombilical, seulement la longueur d\u2019une laisse extensible. Dores se moucha en riant.<br \/>\nElle rappela l\u2019homme, il dormait au plus profond de son corps. Il dormait dans cette maison en longueur et de plain pied o\u00f9 les cahiers du travail abandonn\u00e9 \u00e9taient align\u00e9s comme des archives mortes, qui d\u00e9voraient tout, m\u00eame ce corps endormi. Ils \u00e9taient vieux ou presque, tous les deux. Dores entendit dans la rue le sifflet modul\u00e9 du r\u00e9mouleur. Elle ouvrit la fen\u00eatre, malgr\u00e9 le froid, la rue sale et moche. Le trille lui sembla improbable ; elle ne vit pas l\u2019aiguiseur. Hallucination, d\u00e9but d\u2019une fin solitaire ? Elle laissa le t\u00e9l\u00e9phone sonner longuement chez l\u2019homme. Personne ne r\u00e9pondait du fond de ce sommeil, ce sommeil qui \u00e9ventre les meubles, fait des br\u00fblures de cigarettes sur le sol, sur les draps, cette torpeur d\u2019avant le dernier verre. La voix de l\u2019homme vient, enfin, s\u00e8che, comme lui autrefois, s\u00e8che, propre et ferme. Que veux-tu ?<br \/>\nDores per\u00e7u le tintement de la glace comme si c\u2019\u00e9tait dans son verre. Il \u00e9tait encore t\u00f4t pour boire sec, sans cette petite musique, comptine des pierres de glace. Dores raccrocha et murmura \u00abrancoeur du deuil\u00bb. Elle rappela sa m\u00e8re, cette fois elles bavard\u00e8rent d\u2019une mani\u00e8re enjou\u00e9e. La m\u00e8re \u00e9tait une femme \u00e0 projets, sa jubilation \u00e0 faire \u00e9tait immarcescible. Elle reculait devant les difficult\u00e9s, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un p\u00eacheur, qui l\u00e2che la ligne, pour mieux \u00e9puiser sa proie.<br \/>\nJe suis donc un gros poisson, M\u00e8re,<br \/>\nJe t\u2019entends tr\u00e8s mal, ch\u00e9rie. Mais, que penses-tu, si je changeais les meubles et le lit du salon ? Je mettrais le canap\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9, on pourra rallonger le c\u00e2ble de la t\u00e9l\u00e9vision. J\u2019aimerais savoir ce que tu en penses, j\u2019aime toujours savoir ce que tu penses.<br \/>\n\u00abJe ne pense pas\u00bb dit Dores. Mais ce jeu l\u2019avait beaucoup \u00e9gay\u00e9e.<br \/>\nAlors Dores eut envie de revoir l\u2019oiseau et de l\u2019acheter, cela faisait tr\u00e8s longtemps qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9tait rien offert, elle d\u00e9pensait mais ne s\u2019offrait rien. Depuis des semaines elle allait voir l\u2019oiseau pour \u00eatre vue de lui.<br \/>\nIl \u00e9tait tr\u00e8s bleu, le bleu \u00e9tait sa couleur dominante, comme on peut le dire d\u2019un paon, mais il \u00e9tait aussi jade, musc, turquoise, rubis, cardinal, terre de sienne, cyclamen. Il avait les yeux ronds comme ceux de certains enfants noirs, et comme ceux de tous les oiseaux de proie. Elle allait le regarder dans le centre commercial, il avait pris l\u2019habitude de la regarder aussi. Il mesurait trente centim\u00e8tres du cr\u00e2ne jusqu\u2019au bout de sa longue queue, il avait les ongles longs de mandarin, d\u2019un psittacid\u00e9 entrav\u00e9. Son nom \u00e9tait Rosella et l\u2019Australie prot\u00e9geait cette sous-esp\u00e8ce. Cette variante, elegans, d\u00e9natur\u00e9e, \u00e9tait insensible au voisinage des chats en cage, aux d\u00e9jections des autres animaux, \u00e0 la lumi\u00e8re du n\u00e9on, au vacarme. L\u2019oiseau \u00e9tait extr\u00eamement cher.<br \/>\n\u00abRentrons \u00e0 la maison\u00bb, lui dit Dores. L\u2019animal bougeait peu, mais il accepta le haut perchoir, l\u2019eau, le millet, les grains de tournesol, la cage, de belles dimensions enfin. Dans la p\u00e9nombre, il observait, sans \u00e9tonnement, ses yeux noirs grand ouverts, comme un enfant adopt\u00e9. Dores l\u2019appela Camilo.<br \/>\nDores alla d\u00eener chez sa m\u00e8re, elles burent beaucoup. Entre elles, il ne semblait y avoir ni rancune ni deuil. Dores savait que la beaut\u00e9 \u00e0 la fois d\u00e9licate et terrible de l\u2019animal l\u2019attendait. Elle l\u2019avait laiss\u00e9 dans la cage ouverte et le retrouva l\u00e0. Il l\u2019attendait. De ce cr\u00e2ne \u00e9norme par rapport au volume du corps \u00e9manait son intelligence. Il profitait tranquillement du perchoir et de l\u2019espace qu\u2019il n\u2019avait jamais eu. Il la regardait avec une curiosit\u00e9 froide, impudique, mais apparemment dispos\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle apprenne la pudeur. Dans son bien-\u00eatre, il jaugeait avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Il lissait ses plumes, signe de contentement, et d\u2019une certaine reconnaissance. Seul, si beau, \u00e9loign\u00e9 de ses contr\u00e9es. Vieux mandarin en soie qui n\u2019avait jamais vol\u00e9 de branche en branche, jamais nidifi\u00e9, jamais \u00e9t\u00e9 aim\u00e9, ses ongles spiral\u00e9s t\u00e9moignaient de l\u2019injuste inertie.<br \/>\nAlors, Dores avec son verre d\u2019alcool et de glace entendit \u00e0 nouveau que l\u2019homme \u00e0 qui elle voulait raconter la beaut\u00e9 de l\u2019oiseau, dormait toujours. \u00abLaisse-moi tranquille\u00bb.<br \/>\nElle resta l\u00e0 \u00e0 regarder l\u2019oiseau en buvant. Elle renon\u00e7ait \u00e0 quelqu\u2019un, tout \u00e9tait paisible chez le petit \u00eatre bleu sommeillant sur un pied. Dans l\u2019aube qui pointait elle voulut le faire voler. Il ne s\u2019est pas d\u00e9battu, juste tent\u00e9. Dores le lan\u00e7a en l\u2019air, une fois et une fois encore. Elle c\u00e9l\u00e9brait la tr\u00eave de la cruaut\u00e9 de la m\u00e8re, de l\u2019indiff\u00e9rence, de tout. Elle ne pensait pas, ou alors \u00e0 une vitesse vertigineuse \u2013 ivre. \u00abVas-y, vas-y\u00bb. L\u2019oiseau lanc\u00e9 s\u2019\u00e9levait, retombait, haletait, il boitait d\u00e9j\u00e0. Il commen\u00e7a \u00e0 se d\u00e9fendre. Dores s\u2019aper\u00e7ut que les bords de son verre encore plein \u00e9taient tach\u00e9s de sang, du sang de ses mains. L\u2019animal lui donnait des coups de bec. Haletant, il tomba sur sa poitrine, les ailes en \u00e9ventail inerte. La fatigue n\u2019a rien de commun avec la confiance.<br \/>\nDores lui ferma les bras et l\u2019emmena au lit. Dans l\u2019obscurit\u00e9 et la chaleur, tous les oiseaux se calment. La nuit, quand le monde expire, ils ne bougent plus. L\u2019oiseau n\u2019\u00e9tait pas une chouette. Au-dessus des hauts immeubles d\u2019en face, une ligne d\u2019un gris claire annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 l\u2019aube. Le jour suivant, Camilo boitait toujours, le regard m\u00e9fiant et, le bec ouvert, il surveillait tous ses gestes, il s\u2019\u00e9loignait de ses mains dangereuses, contrairement au perroquet qui attend sur le m\u00e2t que se calme le combat pour revenir sur l\u2019\u00e9paule de son vieil amour de corsaire \u2013 supplice tol\u00e9r\u00e9.<br \/>\nComme aux fauves et aux chats, Dores lui r\u00e9p\u00e9tait : \u00abDonne-moi du temps, un peu de temps, juste un peu de temps\u00bb.<br \/>\nDores eut l\u2019air normal.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le matin, elle avait pris des calmants pour que ses mains ne tremblent pas. Elle amena l\u2019oiseau chez le v\u00e9t\u00e9rinaire, dans une bo\u00eete \u00e0 chaussures \u00e0 demi ouverte.<br \/>\n&#8211; \u00abIl y a une fracture ancienne, mais pas sur cette cuisse, \u00e0 moins que ce ne soit une distension de la jointure de la patte. Laissez-le se reposer, et, si sa qualit\u00e9 de vie ne se d\u00e9grade pas\u2026 Laissez-le tranquille ; c\u2019est un animal \u00e2g\u00e9, inactif. Parfois, un simple changement peut les tuer\u00bb, un simple changement\u2026 Dores le laissa tranquille. Camilo n\u2019essaya pas de grimper sur le perchoir en bambou, il mangeait et buvait peu, paupi\u00e8res mi-closes, seul trait grossier, elles ressemblaient \u00e0 une toile froiss\u00e9e. Concentr\u00e9 sur sa douleur, toute sa beaut\u00e9 \u00e9tait \u00e0 terre.<br \/>\nDores appela l\u2019homme. Elle attendit encore. Il dit : \u00abLaisse-moi tranquille \u2013 laisse-moi dormir\u00bb.<br \/>\nDe longues heures, elle regarda l\u2019oiseau estropi\u00e9 au fond de la cage, il la regardait, et tremblait si elle approchait et elle pleura. Dores pensa que l\u2019on ne pleurait comme \u00e7a, sans fin, que pour quelqu\u2019un. Quand le jour tomba \u00e0 nouveau, elle mit ses mains dans la cage, saisit Camilo par le dos et lui ferma les ailes, les oiseaux n\u2019appr\u00e9cient pas qu\u2019on leur fasse cela. Mais il ne r\u00e9sista plus. Dores avait cess\u00e9 de pleurer, elle le cajola, le ber\u00e7ant et se ber\u00e7ant. L\u2019oiseau entortilla sa serre valide autour de son petit doigt, immobile.<br \/>\nLe portant ainsi, elle alla jusqu\u2019\u00e0 la salle de bain. Elle pensait qu\u2019il y aurait davantage de sang. Une torsion, et la t\u00eate fut d\u00e9coll\u00e9e, le corps tressaillit \u2013 tr\u00e8s peu de sang. Elle retourna au salon, avec les deux morceaux du petit cadavre dans les mains. Seuls les yeux s\u2019\u00e9taient \u00e9teints voil\u00e9s comme l\u2019on dit. Les paupi\u00e8res \u00e9taient baiss\u00e9es, grises et \u00e9paisses.<br \/>\nUne partie du corps dans chacune de ses mains, elle appela sa m\u00e8re pour lui dire que l\u2019oiseau \u00e9tait mort d\u2019une maladie, ou de d\u00e9paysement. Elle se rendit compte qu\u2019elle grima\u00e7ait. Dans sa voix des larmes silencieuses et inaudibles lui recouvraient le visage comme un voile. La m\u00e8re lui dit que c\u2019\u00e9tait dommage, qu\u2019elle aimait tellement les animaux, qu\u2019elle lui avait inculqu\u00e9 cet amour, mais que de toute fa\u00e7on, elle devait les \u00e9viter car elle n\u2019avait pas de chance et qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas dou\u00e9e avec eux.<br \/>\nDores appela l\u2019homme. La t\u00eate de l\u2019oiseau, dans sa main gauche \u00e9tait froide. \u00abPierre d\u2019Orient \u00e9tincelante d\u2019un bleu aveugle, oeil \u00e9gyptien saphir\u00bb. L\u2019homme enfin r\u00e9veill\u00e9, dit : \u00abMoyen-Orient\u00bb &#8211; Veux-tu me voir ? Dores dit non, qu\u2019elle ne voulait plus jamais le voir \u2013 qu\u2019elle \u00e9tait aveugle. Il dit \u00abquoi ?\u00bb, sans \u00e9motion, ni inqui\u00e9tude. Il dit qu\u2019elle avait beaucoup affabul\u00e9 et n\u2019avait plus l\u2019\u00e2ge de faire du m\u00e9lodrame \u00e0 cause d\u2019une b\u00eate. Dores dit que oui, que non, qu\u2019elle voulait seulement lui dire qu\u2019elle ne voulait plus jamais le voir. L\u2019homme raccrocha.<br \/>\nDores enveloppa les deux morceaux de l\u2019oiseau, elle allait les mettre dans la poubelle au fond de l\u2019escalier. \u00c0 mi-chemin elle ouvrit le paquet pour voir une fois encore les ailes. Elle les \u00e9carta. M\u00eame d\u00e9capit\u00e9 l\u2019oiseau \u00e9tait encore d\u2019une beaut\u00e9 radieuse. N\u2019ayant plus personne sur qui pleurer, Dores s\u2019assit sur le palier et pleura vraiment sur le cadavre, si \u00e9loign\u00e9 de ses contr\u00e9es, qui auraient pu \u00eatre une for\u00eat \u00e0 moyenne altitude, ou la pergola d\u2019un jardin \u00e0 Canberra.<br \/>\nAssise au milieu des poubelles, Dores ouvrit ses mains qui ne retenaient que les deux morceaux du chaos de sa vie. Dans l\u2019odeur putride des containers de la rue, Dores regarda encore l\u2019oiseau rigide et bleu, comme le ciel d\u2019o\u00f9 elle n\u2019aurait jamais d\u00fb tomber, gardienne indigne de ces petits, Dores dit \u00e0 haute voix \u2013 \u00abque la rancune de Dieu pour ses cr\u00e9atures est meurtri\u00e8re\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019oiseau rare, Carrefour des litt\u00e9ratures, 2000 Maria Velho da Costa Traduction de Maria Vasconcelos et Christine Laurent revue par l\u2019auteur et Marie Jos\u00e9 Cameleyre Maria Velho da Costa a pr\u00e9sid\u00e9 l\u2019Association Portugaise des \u00c9crivains puis a enseign\u00e9 au King\u2019s Coll\u00e8ge de Londres. Elle a \u00e9t\u00e9 Adjointe au Secr\u00e9tariat d\u2019\u00c9tat \u00e0 la Culture. 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