{"id":266,"date":"2016-03-05T14:58:53","date_gmt":"2016-03-05T13:58:53","guid":{"rendered":"http:\/\/revue-phaeton.fr\/?p=266"},"modified":"2020-10-20T15:26:20","modified_gmt":"2020-10-20T13:26:20","slug":"les-louboutin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revue-phaeton.fr\/index.php\/2016\/03\/05\/les-louboutin\/","title":{"rendered":"Les Louboutin"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les Louboutin (in\u00e9dit) <\/strong><br \/>\n<strong>Brigitte Comard<\/strong><\/p>\n<p>Brigitte Comard est chanteuse et \u00e9crivain. Elle a publi\u00e9 <em>Hydroponica<\/em> son premier roman, en 2013, aux \u00e9ditions L\u2019Ire des Marges.<\/p>\n<p>\u2026 elle\u2026 c\u2019est l\u2019amie de ma belle-soeur.\u00a0 Je n\u2019ai rien contre ma belle-soeur, je pense pouvoir affirmer qu\u2019elle n\u2019a rien contre moi, non plus. Nous n\u2019avons simplement rien \u00abentre\u00bb nous.\u00a0 Rien qui fasse lien, qui fasse d\u00e9nominateur commun. Nous ne partageons rien d\u2019autre qu\u2019un lien d\u2019alliance matrimonial. J\u2019aurais pu ne pas \u00e9pouser mon mari, et nous n\u2019aurions eu absolument aucun lien. \u00c7a ne fait pas de nous des ennemies, pas compl\u00e8tement des \u00e9trang\u00e8res non plus. Nous allons d\u00eener chez ma belle-soeur, la-femme-du-fr\u00e8re-de-mon-mari, deux ou trois fois par an, \u00e0 l\u2019occasion des f\u00eates commun\u00e9ment acquises en famille. Pour No\u00ebl parfois, pour les anniversaires des rares vieux parents survivants, bref\u2026 on se voit peu. \u2026<\/p>\n<p>une fois, nous \u00e9tions invit\u00e9s \u00e0 un repas pour f\u00eater la promotion de son mari, ce n\u2019\u00e9tait donc pas familial, des amis \u00e0 eux \u00e9taient invit\u00e9s aussi, des gens que je ne connaissais pas\u2026<\/p>\n<p>Ils habitent une grande maison dans une petite ville prosp\u00e8re, une petite ville de province, et ils sont les notables dans cette ville. Ils ont raisonnablement de l\u2019argent et ils s\u2019en servent, pour se faire plaisir, et aussi pour montrer qu\u2019ils en ont. Ce n\u2019est pas d\u00e9plac\u00e9, c\u2019est la fonction sociale de l\u2019argent d\u2019\u00eatre montr\u00e9, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre. Parfois c\u2019est subtil, parce que, une fa\u00e7on de montrer l\u2019argent, chez ceux qui en ont beaucoup c\u2019est de le cacher. Mais pour \u00e7a il faut vraiment en avoir \u00e9norm\u00e9ment, pour ma belle-soeur et mon beau-fr\u00e8re, ce n\u2019est pas \u00e7a, on est plusieurs \u00e9chelons au-dessous. Non, on est \u00e0 le montrer, distinctement ; montrer distinctement qu\u2019on est \u00e0 l\u2019aise, s\u00e9rieux, raisonnables, mais tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise.<\/p>\n<p>Alors, les amis que nous ne connaissions pas sont arriv\u00e9s chez mon beau-fr\u00e8re et nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 assis autour de la table basse avec l\u2019ap\u00e9ritif, la premi\u00e8re bouteille de champagne ouverte \u00ab\u00e7a les fera arrive \u00bb et on rit avec \u00e7a, avant, et pendant leur arriv\u00e9e, \u00e7a fait partie des conventions. C\u2019est comme si \u00e7a r\u00e9servait un premier sujet de conversation sans enjeux. Ensuite chacun a bien conscience qu\u2019il va falloir rebondir sur cette gaiet\u00e9-outil, parce que c\u2019est un outil, la gaiet\u00e9, un outil pour bien poser qu\u2019on est l\u00e0 pour ne dire que des choses l\u00e9g\u00e8res, sans importance majeure, on serait tr\u00e8s d\u00e9pourvus si l\u2019un des convives disait juste apr\u00e8s la premi\u00e8re gorg\u00e9e de champagne, \u00abSt\u00e9phanie et moi, on ne fait plus l\u2019amour depuis trois ans, moi, je ne supporte plus\u00bb.<\/p>\n<p>Non, \u00e7a n\u2019est pas envisageable, c\u2019est bien possible que St\u00e9phanie et lui ne fasse plus du tout l\u2019amour, d\u2019ailleurs si vous faites un sondage fin, en douceur, parce que le gens mentent facilement sur ce sujet, vous avez de grandes chances de vous apercevoir qu\u2019autour de vous, il n\u2019y a pas que St\u00e9phanie et lui qui ne font plus l\u2019amour depuis trois ans, cinq ans, quinze ans&#8230; Mais \u00e7a ne fait pas partie des conventions d\u2019en parler \u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif. Alors quand ils sont arriv\u00e9s engonc\u00e9s dans leur petite gaiet\u00e9-carapace, et nous aussi bien engonc\u00e9s, on s\u2019est tous un peu \u00e9brou\u00e9s, comme un \u00e9chauffement vous voyez ? Des petits gestes m\u00e9caniques sans importance mais qui d\u00e9limitent le cadre, on sait o\u00f9 on va. Pendant l\u2019\u00e9chauffement, je regardais un peu les choses. On peut admettre \u00e7a, ils savent que je suis metteure en sc\u00e8ne, artiste, pas tout \u00e0 fait comme eux. Alors ils me laissent avec une petite marge, c\u2019est normal, elle est un peu originale, c\u2019est normal, on l\u2019aime comme elle est, n\u2019est-ce pas, comme elle est. Moi \u00e7a me donne un bon angle pour regarder, une bonne distance, pour la nettet\u00e9.<\/p>\n<p>Avec cette focale bien r\u00e9gl\u00e9e, je n\u2019ai vu qu\u2019elles, elles \u00e9taient, en vrai, aussi \u00e9poustouflantes que l\u2019id\u00e9e qu\u2019on s\u2019en fait. Je ne sais pas quelle id\u00e9e vous vous faites de la perfection ? Ma grand-m\u00e8re c\u2019\u00e9tait la propret\u00e9 des casseroles. Je me souviens, toute petite, la voir, de dos, un peu vo\u00fbt\u00e9e, arc-bout\u00e9e sur son \u00e9vier, enfin, l\u2019\u00e9vier de ma m\u00e8re, parce que c\u2019\u00e9taient les casseroles de ma m\u00e8re qui m\u00e9ritaient la r\u00e9demption. Et ma grand-m\u00e8re r\u00e9curait fr\u00e9n\u00e9tiquement, longuement, extatiquement, jusqu\u2019\u00e0 son id\u00e9e \u00e0 elle de la perfection. Et bien l\u00e0, c\u2019est la perfection qui m\u2019a saut\u00e9e au visage, St\u00e9phanie \u00e9tait perch\u00e9e sur la perfection. Les deux pieds dans la perfection. Soudain, peu importait qu\u2019elle ne fasse plus jamais l\u2019amour avec son mari depuis dix ans, quinze ans, St\u00e9phanie portait des Louboutin !<\/p>\n<p>On ne raconte pas le vertige de la cambrure des Louboutin. Regarder une chaussure Louboutin c\u2019est un sport de glisse. Au bout des Louboutin il y a forc\u00e9ment la beaut\u00e9. M\u00eame quand c\u2019est St\u00e9phanie au bout des Louboutin. Louboutin transcende tout.<\/p>\n<p>Alors j\u2019ai fait ce que je ne fais jamais d\u2019habitude, j\u2019ai plong\u00e9 dans le vertige et j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 St\u00e9phanie si c\u2019\u00e9tait bien des Louboutin. \u00c7a ne se fait pas \u00e7a, \u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif, quand on ne conna\u00eet pas les gens. Je l\u2019ai fait. C\u2019\u00e9tait intenable sinon, il m\u2019en fallait plus, il fallait que j\u2019entre dans le myst\u00e8re, dans l\u2019intimit\u00e9 de cette femme qui portait des fantasmes \u00e0 ses pieds. Cette femme qui s\u2019\u00e9tait offert un vertige pour chaque pied, pour survoler le monde d\u2019une d\u00e9sinvolture innocente, inhumaine. J\u2019ai profit\u00e9 de mon statut d\u2019originale, \u00e7a peut \u00eatre un peu d\u00e9plac\u00e9e une originale, un peu impolie, \u00e7a ne se rend pas compte une artiste&#8230; \u00abEt \u00e7a co\u00fbte combien ?\u00bb<\/p>\n<p>St\u00e9phanie doit \u00eatre un peu artiste, elle n\u2019a pas tiqu\u00e9, elle a pris les choses avec beaucoup de naturel, elle a pris les choses \u00e0 la perfection finalement. \u00abOh tu sais, on se tutoie n\u2019est-ce pas ?\u00bb Oui, dans cette proximit\u00e9- l\u00e0, dans une aussi manifeste complicit\u00e9 &#8211; la complicit\u00e9 c\u2019est le d\u00e9but du crime, c\u2019est d\u00e9licieux &#8211; forc\u00e9ment on se tutoie, comme on tutoie les anges. Comme un jeune du Komsomol tutoyait Staline. \u00abJ\u2019ai pris le mod\u00e8le de base, la premi\u00e8re paire que j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9e, elle \u00e9tait \u00e0 seize mille euros, je l\u2019ai repos\u00e9e. Celle-ci elles co\u00fbte sept cent quarante-six euros.\u00bb Soudain je n\u2019ai plus \u00e9cout\u00e9 St\u00e9phanie, les anges ni Staline, soudain j\u2019ai mis une grande distance entre la petite ville prosp\u00e8re et moi et je suis all\u00e9e, en r\u00eave, faire la queue 38 rue de Grenelle o\u00f9 n\u2019entre jamais qu\u2019un client \u00e0 la fois, pour ressortir, avec des ailes aux talons. \u00c7a n\u2019a pas de prix, les ailes aux talons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Louboutin (in\u00e9dit) Brigitte Comard Brigitte Comard est chanteuse et \u00e9crivain. Elle a publi\u00e9 Hydroponica son premier roman, en 2013, aux \u00e9ditions L\u2019Ire des Marges. \u2026 elle\u2026 c\u2019est l\u2019amie de ma belle-soeur.\u00a0 Je n\u2019ai rien contre ma belle-soeur, je pense pouvoir affirmer qu\u2019elle n\u2019a rien contre moi, non plus. 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