La revue Phaéton

Présentation de la revue Phaéton

Phaéton est une revue interdisciplinaire hébergée par les éditions L’Ire des Marges.
Elle se veut lieu ouvert, instrument d’analyse et outil de recherche par la publication d’études et de textes favorisant le développement des savoirs et leur propagation. Elle est à l’usage de celles et ceux qui scrutent avec attention et vigilance les transformations sociales, politiques, culturelles, artistiques, qui agitent (parfois violemment) les sociétés, les individus et les institutions.
Les origines bordelaises revendiquées sont à entendre au sens de la phrase de Miguel Torga : « l’universel, c’est le local moins les murs » et qui suppose aussi que la génétique portuaire de cette cité fonde les principes d’ouverture, d’accueil, de circulation, d’échanges et de commerce (des marchandises mais aussi des valeurs), et, de ce fait, de tolérance.
La revue a donc vocation à un dialogue retrouvé entre les différents modes de pensées et de cultures en proposant tout type de contributions poétiques, artistiques, littéraires, philosophiques, juridiques ou scientifiques dont les auteurs sont d’abord habités par les règles de la transmission et du débat, de la critique et de l’écoute, du commerce des idées.

La revue Phaéton choisira – pour chaque numéro et sans faire de commentaire – une expression, citation, manière de dire, incise, locution, patate chaude, maxime, assiette anglaise, devise, figure, contrepèterie, formule, tournure, devinette, une grenouille, marque de bon sens… ou un cliché, proverbe, dicton, chemin de fer, trait d’esprit, rébus, palindrome, aphorisme, énoncé, libellé, slogan…
et laissera son lectorat, de penser, libre, ce qu’il veut.

Etiam si omnes ego non
Quand bien même tous les autres, moi… non.
(Matthieu XXVI, 35)


Définitions de Phaéton

Nom propre masculin (fa-é-ton) dont l’étymologie est grecque. Dans la version archaïque du mythe grec, Phaéton est fils d’Éos (l’Aurore) et de Céphale (l’Esprit). L’enfant, d’une grande beauté, fut volé par Aphrodite. Elle le plaça dans le ciel, lui donna à manger une pomme, l’éleva puis il devint le gardien de ce qui fut considéré comme le bien le plus précieux : le savoir, symbolisé par les bijoux d’or d’Aphrodite… Phaéton, devenu adulte, eut d’Aphrodite un fils, Astynoos (la Cité, asty – le guide noos), la plénitude qui guide l’esprit dans la nuit du monde. Le surnom de Phaéton est Phaon l’étoile du soir (Hespéros) et du matin (Phosphoros). Quand le soleil se couche, Hespéros brille et lorsqu’il se lève, Phosphoros dit Eosphoros, l’étoile solitaire, disparaît. Phaéton est la permanence de la lumière dans la nuit des hommes, celui qui permet la transmission des savoirs, seul gage d’immortalité pour l’Homme.

Dans la mythologie grecque, Phaéton est aussi : Atymnios, un héros solaire milésien qui était un frère d’Europe ; Adymnos, pour les Crétois a-dyomenos (celui qui est toujours en éveil, celui qui ne se couche pas) était l’étoile du soir et du matin ; Protogenos Phaéton (le premier à naître et à briller), un surnom du dieu Éros (Phanès ou Ericepaios), dans sa version archaïque un taureau blanc argenté (appartenant à Augias, fils d’Hélios) qui défendait les troupeaux contre les bêtes sauvages et qui prit Héraclès pour un lion. Le héros maîtrisa Phaéton et prit de lui sa force par le contact magique des cornes (rituel de couronnement et de victoire de l’esprit sur la bestialité) ; le Fils d’Hélios (le Soleil) et de Clymène (le Pouvoir). Il s’agit d’une légende très répandue selon laquelle un matin, Hélios céda à son fils qui le harcelait pour obtenir la permission de conduire le char du soleil. Phaéton voulait impressionner ses sœurs les Héliades. Sa mère encouragea Phaéton mais il n’était pas assez expérimenté pour diriger les chevaux blancs (on notera que l’un des chevaux du Soleil se nommait aussi Phaéton). Il les mena d’abord si haut que le givre envahit la terre puis si près d’elle que tout devint cendre. Zeus, en colère, le foudroya pour éviter une conflagration universelle. Alors, ses sœurs, pleurèrent des larmes d’ambre…

Phaéton est aussi le nom :
d’une tragédie d’Euripide (484-406 av. J.-C.) dont il ne reste que des fragments ;
d’un opéra de Jean-Baptiste Lully (1632-1687) sur un livret de Philippe Quinault (1635-1688) ;
d’un poème symphonique de Camille Saint-Saëns (1835-1921) ;
une pièce pour hautbois (inspirée des Métamorphoses d’Ovide) de Benjamin Britten (1913-1976) ;
un poème de Raymond Queneau (in L’ instant fatal, 1948) ;
une histoire d’Eddy Debons écrite pour un orchestre de Brass Band
du Fichier informatique français relatif au permis de conduire européen ;
d’un charretier ou un mauvais cocher (désuet), par plaisanterie et allusion au fils présomptueux et maladroit d’Hélios… « Le phaéton d’une voiture à foin Vit son char embourbé (…) », Le chartier embourbé, Jean de La Fontaine ;
d’un véhicule hippomobile léger, découvert et à quatre roues avec deux sièges (un à l’avant pour le conducteur et l’autre à l’arrière pour un ou deux passagers) datant du XVIIe siècle… « Mon phaéton est à la porte je puis mener deux dames… », La matinée d’une jolie femme, Étienne Vigée (1758-1820). On notera une variante avec moteur et plusieurs rangées de sièges à la fin du XIXe siècle puis, au XXIe siècle, Phaéton est devenu une
voiture de marque ;
trois oiseaux de mer, au plumage blanc, dits paille-en-queue, emblèmes des Mascareignes et logo d’une compagnie aérienne (Air Mauritius) portent ce nom :
le grand phaéton à bec rouge
le phaéton à bec jaune
le phaéton à brins rouges ou phaéton phénicure de Gmelin
« … à de grandes altitudes planaient les frégates et les phaétons qui tombaient
souvent avec une rapidité vertigineuse pour arracher en l’air leur proie aux oiseaux de mers plongeurs », À la poursuite du soleil, Alain Gerbault, tome 1, de New York à Tahiti.

Puisque votre folie est si agréable…
Pierre Landete d’après Bernard de Fontenelle (1657-1757),
Entretiens sur la pluralité des mondes,
Premier soir

Le philosophe et académicien Bernard le Bovier de Fontenelle dit Le centenaire ou Le bel esprit est un des plus brillants auteurs du répertoire philosophique français. Dans Les entretiens sur la pluralité des mondes (1686), il plaide pour une science libre et transparente, celle des antiques, de l’héliocentrisme grec, celle de Copernic. Il divise son chef-d’œuvre en six Soirs où il est question des étoiles et des planètes. Dans ce passage, le philosophe se promène dans un parc avec une dame à qui il veut faire comprendre le mécanisme de l’univers par une métaphore selon laquelle le ciel peut se confondre avec une scène de Phaéton, un opéra de Quinault et Lulli (1683).

(…)
La dame : … puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi ; je croirai sur les étoiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j’y trouve du plaisir.

Le philosophe : Là n’est pas un plaisir comme celui que vous auriez à une comédie de Molière, c’en est un qui est… je ne sais où… dans la raison et, qui ne fait rire que l’esprit.

La dame : Croyez-vous que je ne sois guère capable des plaisirs de la raison? Je veux dans l’instant, vous faire voir le contraire ; apprenez-moi les étoiles…

(…)
Le philosophe : Toute la philosophie n’est fondée que sur deux choses : l’esprit curieux et les yeux mauvais ; si vous aviez les yeux meilleurs, vous verriez bien si les étoiles sont des soleils qui éclairent autant de mondes, ou si elles n’en sont pas ; et si vous étiez moins curieuse, vous ne vous soucieriez pas de le savoir ; on veut toujours connaître plus qu’on ne voit, là est la difficulté. Encore si, ce qu’on voit, on le voyait bien, ce serait autant de connu ; mais on le voit tout autrement qu’il n’est. Ainsi, les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point ; il faut considérer que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’opéra Phaéton. Du lieu où vous êtes à l’opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est ; on a disposé les décorations et les machines pour faire de loin un effet agréable, et on tente de cacher à votre vue ces roues et contrepoids qui font tous les mouvements. Aussi ne vous embarrassez-vous guère de deviner comment tout cela joue. Il n’y a peut-être que quelque machiniste professionnel dissimulé dans le parterre qui s’inquiète du vol de Phaéton qui lui aura paru extraordinaire, et qui veut absolument démêler comment, pour cet envol, les choses ont été exécutées. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l’égard des philosophes, augmente la difficulté, c’est que dans les éléments que la nature présente à nos yeux, les machines sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien, qu’on a été fort lents à deviner ce qui causait les mouvements de l’univers. Représentez-vous tous les Sages : Pythagore, Platon, Aristote, tous ces noms qui font grand bruit à nos esprits voyaient au ciel l’envol de Phaéton que les vents enlèvent… sans savoir comment… l’arrière du théâtre était disposé. Le premier disait : Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter. Le second : c’est une vertu secrète qui l’enlève. Le dernier : Phaéton a une amitié certaine pour le haut du ciel et n’est point à son aise quand il n’y est pas. Il existe cent rêveries comme la théorie selon laquelle la nature a horreur du vide et je m’étonne qu’elles n’aient point ruiné la réputation de leurs Maîtres anciens pour qui Phaéton n’est pas fait pour voler, mais aime mieux voler que de laisser le théâtre vide ! Pourtant, tel que l’a prouvé Pascal, Phaéton existe dans le vide. Enfin, Descartes et quelques autres esprits scientifiques modernes sont venus pour dire : Phaéton monte parce qu’il est tiré par des cordes, et qu’un poids plus pesant que lui descend. Ainsi on ne croit plus qu’un corps se remue, s’il n’est tiré, ou plutôt poussé par un autre corps ; on ne croit plus qu’il monte ou qu’il descende, si ce n’est par l’effet d’un contrepoids, d’une force ou d’un ressort ; et qui verrait la nature telle qu’elle est, ne verrait que la partie cachée du théâtre de l’opéra.

La dame : À ce compte, la philosophie est devenue bien mécanique.

Le philosophe : Si mécanique que je crains qu’on en ait bientôt honte. On veut que l’univers ne soit en grand que ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvements réglés qui dépendent de l’arrangement des parties. Avouez la vérité ! N’avez-vous pas eu quelquefois une idée plus sublime de l’univers et ne lui avez-vous point fait plus d’honneur qu’il ne méritait ? J’ai vu des gens qui l’en estimaient moins depuis qu’ils l’avaient connu.

La dame : Et moi, je l’en estime beaucoup plus, depuis que je sais qu’il ressemble à une montre. Il est surprenant que l’ordre de la nature, tout admirable qu’il est, ne roule que sur des choses si simples.

Le philosophe : Je ne sais pas qui vous a donné ces idées ; mais en vérité il n’est pas trop commun de les avoir. Assez de gens ont toujours dans la tête un faux merveilleux enveloppé d’une obscurité qu’ils respectent. Ils n’admirent la nature que parce qu’ils la croient une espèce de magie où l’on n’entend rien ; et il est sûr qu’une chose est déshonorée auprès d’eux dés qu’elle peut être conçue. Mais, Madame, vous êtes si bien disposée à entrer dans tout ce que je veux vous dire, que je crois que je n’ai qu’à tirer le rideau, et vous montrer le monde.

Revue Phaeton
Éditorial

… comme les branches du palétuvier
ou la révolution invisible

Le XXIe siècle a déjà quinze années au cours desquelles le monde a connu une mutation sans égale. Pour beaucoup, il n’est plus lisible ou déchiffrable. Certains estiment que nous sommes « déjà en retard », d’autres, ne s’acclimatant guère à ce catéchisme, dénoncent à cris rouges, tel un fléau, la mondialisation. L’homme « moderne » a déjà connu deux grandes révolutions. L’une politique, économique et sociale. L’autre industrielle et technique. Tour à tour, en définissant cette « modernité », elles ont induit une déliaison avec « l’ordre ancien ». D’abord par la consécration de droits politiques, civils, sociaux… puis par l’émergence des lois du marché qui ont fréquemment remplacées celles de la guerre. Aujourd’hui, les forces exceptionnelles, qui guident la mutation, ont une vitalité qui tient plus de la désintégration que de la rupture. Comment l’individu peut-il trouver sa place au sein du monde multiple auquel il appartient désormais ? Il faut évoquer la profondeur de cette fracture, sans céder à l’illusion de la décadence dont serait coupable la « nouvelle génération ». La crise est très certainement dans cette illusion. Pour ne pas céder et fermer l’avenir, il convient de retrouver le chemin de la liberté et de la raison qui amènent l’individu, au sein de chaque société, à l’Humanité par l’égalité. Cette égalité est bien plus qu’un concept porté par le droit. Il s’incarne dans les références communes à transmettre et qui renvoient à l’imaginaire collectif comme gage de cohésion. L’individu en voulant s’émanciper de cet imaginaire n’a jamais été si profondément désorienté.
Cette désorientation est lisible, par exemple, dans l’intensification du recours à l’institution judiciaire qui traduit emblématiquement le malaise du « vivre ensemble ». De même que tout s’achète au marché, tout se règle désormais au prétoire ; les problèmes de la famille, de la pollution, les problèmes de l’entreprise, les problèmes de l’administration…, les Phaéton – 2015 20 problèmes entre voisins… avec son médecin, le stationnement urbain et les crimes de guerre…, rien n’échappe plus à l’œil du juge… or, summum ius summa injuria… l’excès du droit est le comble de l’injustice. Le juge est devenu un produit de consommation comme un autre. Ce mode quasi systématique de régulation des rapports humains, quant aux libertés offertes par le contrat social, traduit finalement la volonté de l’individu de se soustraire aux contraintes du collectif en dehors de la sanction qui peut éventuellement lui être imposée. Dès lors que la justice, comme institution, croit réguler tout, la liberté quitte la place. Or, sans libertés, le lien social est menaçant, la sécurité se substitue à la solidarité, le code pénal à la fraternité… Et que dire des juges eux-mêmes qui s’imaginent être des robins face aux perversions des politiques qui ont quitté le forum dans lequel évolue le peuple ? Les juges pensent la justice aujourd’hui comme un contre-pouvoir… (ce qui est déjà un comble institutionnel dans une démocratie, un aveu de soumission et finalement une quête de pouvoir) et non pas comme un pouvoir destiné à renouer exceptionnellement le lien. Face à la caste des juges, soucieux de leurs avancements, et le désengagement des politiques, les plaideurs, c’est-à-dire les citoyens, subissent l’aléa des sentences. L’instabilité législative puis jurisprudentielle est un cancer pour la démocratie. La justice a-t-elle quelque chose à voir avec la vérité ? Le fait du juge s’impose au peuple qui, s’il ne doit ignorer la loi, n’en a pas moins aucune connaissance. Lorsque la sentence tombe, le citoyen fait connaissance avec la norme. Les avocats retroussent leurs manches ! Comment pourrait-il en être autrement quand la règle dépérit du fait de sa multitude ? Aujourd’hui, l’homme risque de payer très cher son détachement au contrat social. Dans un contexte qui a changé de profil, tout vacille. Dès lors, sur le seuil, que croire ? Qui croire ? Est-il permis d’espérer ? Cedant arma togae… pourrait devenir la devise du combat des hommes pour la prééminence de la liberté et de la culture sur l’aliénation. Que l’épée cède devant la toge… Cicéron en faisait l’un des premiers principes de l’émancipation collective des citoyens. Il avait raison : l’idéal appartient à la mémoire que seul l’art de bien penser porte pour sa transmission. N’en doutons pas, la liberté mène à la vertu. L’essai stoïque de Cicéron, adressé à son fils Marcus, alors élève, à Athènes, du péripatéticien Cratippe de Mytilène (Ier siècle av. J.-C.), tisse une toile. Il réécrit pour la jeunesse, selon l’antique sagesse grecque, que l’honestum, la recherche permanente de la connaissance et sa transmission, est Phaéton – 2015 21 l’élévation de l’âme. Pour Cicéron, si l’homme ne doit jamais se détourner de l’action, il ajoute, bien vite et à juste raison, ce qui est convenable : offrir sa vie pour la liberté.
La liberté comme combat, est la formulation incessante d’une obligation universelle et salvatrice. Nul ne doit rebrousser chemin. Là est le pacte politique. Le destin collectif ne doit pas être un cirque qui le transforme en mauvais film. Se pose alors, face à l’imaginaire de la mondialisation, la question angoissante et centrale de la frontière, du mur, du territoire, de l’espace public, privé, de l’interdit, du permis, du morcellement, du franchissement et finalement de l’émancipation. L’homme a une filiation légitime avec la liberté mais comment préserver ce lien aujourd’hui ? La poésie peut fournir la réponse : en étant comme un palétuvier, capable de s’enraciner par les branches…
Le monde du XXIe siècle est-il un monde « à la carte » ou « en réseaux » dans lequel se recompose la vie sociale comme un compromis possible ? La société « informatique » ouvre un monde à l’écart des réalités où la liberté devient un « prêt-à-porter », une virtualité. Les destins individuels se découpent en tranches. Tel est le monde étrange dans lequel nous entrons et, là où l’homme se croit affranchi, il découvre sa prison. Il ne la quittera que par l’acquisition des savoirs seule garantie de sa liberté, de son salut. Pour lui et collectivement, là est le combat… et ce combat débute par la parole à prendre collectivement. En effet, dans toute société, la parole est proportionnelle au statut occupé par l’individu. Au sommet de la hiérarchie, une parole est vecteur de consignes, instrument de l’ordre puis de sanction alors qu’au niveau subalterne, la parole demeure toujours reléguée, contrôlée ou pire, interdite. Ainsi, dès lors que l’homme obéit aux lois de la soumission, la ressource est la collectivisation de sa parole qui seule permet un reflux vers le haut. Quand la parole remonte, la révolution prend la route pour que débute l’aventure de son écriture. C’est par la vivacité de cet engagement que l’individu pourra reprendre toute sa place pour l’autre. Ce chemin nécessaire à la liberté n’est pas simple… dans une société de consommation qui ne permet pas d’exister mais seulement d’appartenir. Cette société compose l’aliénation parce qu’elle mêle le besoin de consommer, qui est un acte fonctionnel, à une posture immatérielle : l’imaginaire d’une marque dont dépend le succès commercial comme un symptôme de l’aliénation. Aussi, pour le succès d’un « produit », se mélangent besoin et imaginaire. Relayée Phaéton – 2015 22 par la télévision ou tout autre réseau point.com… la publicité ne fait rien d’autre que doser ce mélange entre mondialisation et terroirs. Par sa capacité d’ingérence, elle est devenue le meilleur outil de la subordination à une parole artificielle et autoritaire. Une parole à la fois lointaine et de proximité qui saisit l’homme dans sa mobilité nouvelle, qui le rend étranger à lui-même, lui fait perdre le sens et les sens. Une parole tellement puissante qu’elle impose une cassure : l’homme se croit connecté mais, en réalité, s’isole, prive son action de toute solidarité. Pour l’ensemble, les savoirs ne sont alors plus complémentaires et nul ne va sur le terrain de l’autre. L’homme « moderne » est pris dans un étau : d’un coté l’ultra- vulgarisation médiatique qui lui fait croire qu’il sait tout… de l’autre, l’ultra-spécialisation scientifique qui lui souffle qu’il ne sait rien. Pour sortir de l’étau, l’homme doit faire sécession. Il s’agit bien de cela : se mettre hors de portée du broyeur, sans concession, se réapproprier un mode de vie, retrouver le jardin et le cultiver.
L’ultra-vulgarisation médiatique. Faut-il une fois nouvelle, sans s’épuiser, prononcer un réquisitoire désormais convenu ? Seconde après seconde, devant le meuble-télé, le meuble-radio… ou encore au fil des pages de n’importe quel journal, est sacrifié, comme sur un autel, la raison. Pour le lecteur comme pour le spectateur, même les émotions cèdent le pas à l’artifice… la réalité de l’image remplace l’image de la réalité. L’info, en abrégé, nous perce l’esprit. Même s’il existe, chez certains, une nostalgie culturelle et pédagogique autour des médias en phase avec l’éthique du journaliste, summum injuria… l’excès du droit est le comble de l’injustice, l’excès d’informations, mises toutes sur un pied d’égalité, tue la transmission du savoir. Dans cet univers où se déposent, comme dans une décharge, les faits divers, la météo, le score du match de foot, la guerre civile… l’esprit, dans les brumes, appréhende tout de la même manière et s’endort. Si l’on retient l’exemple de l’information politique, la situation est d’une violence inouïe parce que le rythme des événements mis en scène est déconnecté des cadences institutionnelles de la vie publique. Ce décalage est temporel. Les images défilent, les actions se mettent en place lentement. La démocratie a besoin de débats contradictoires pas de sondages. Il s’agit d’un défi sérieux pour elle. Il ne peut y avoir de démocratie immédiate, c’est-à-dire un système où la parole politique est immédiatement effective, sans tomber dans la pire des dictatures, celle du pouvoir instantané de la volonté du chef. Depuis Phaéton – 2015 23 plusieurs années, tous les intellectuels, les savants et beaucoup d’artistes ont déserté le monde politique et le monde médiatique… laissant la place aux acteurs de l’effondrement de la pensée en image et en bruit. Ces derniers acteurs ne parlent que d’eux-mêmes et font croire à ceux qui les écoutent qu’ils servent, avec nostalgie, le rôle pédagogique des médias. L’ultra-spécialisation scientifique. Elle subsiste en contrepoint. Mais les élites spécialisées ont disparu des écrans. Dès qu’elles ont été saisies par la summa injuria qui leur était faite, elles se sont organisées en cénacles morcelés pour produire leurs œuvres. Elles ont fui tous les plateaux. Cet éloignement a donné de nombreux chefs-d’œuvres et quelques Prix Nobel mais, de façon générale, les savants ont mis sciemment leur parole hors de portée. Cette parole progressivement, mais assez vite, est devenue illisible car les savants d’aujourd’hui n’ont pas été capables de faire le lien entre eux, leurs spécialités et les autres. Ils se lisent, s’écoutent, se parlent… Pour trouver refuge, ils ne se mélangent plus. Pour un esprit curieux, cette attitude de repli… c’est le désenchantement.
Lire la presse, regarder la télé fait souvent bâiller ! Obtenir des informations savantes transmises clairement relève régulièrement d’un parcours complexe. Mais on ne peut sortir de ce désenchantement en se contentant avec paresse de clouer tout un chacun le monde au pilori. Les journalistes et les savants ont aussi bien des mérites. Il faut passer de la critique à l’action. Quitter l’entre-soi. Trouver l’entre-deux. Composer une voie neuve d’expression, un espace dans lequel l’esprit, curieux de tout, peut trouver son plaisir intellectuel et le poëte reprendre sa place au milieu des savants pour être lu par tous. Le poëte, le savant… c’est lui : l’homme. Découvrir sans cesse est une aventure merveilleuse. En lisant Phaéton, d’articles en poèmes, de dessins en nouvelles, de métamorphose en métamorphose, le lecteur, face au kaléidoscope, devra suivre le chemin de la liberté autour duquel la pensée s’articule toujours. Raison pourquoi, Phaéton a, sans douter, choisi comme thème central du cahier de poésie de son premier numéro : l’engagement.
Seul l’esprit est souverain. Pour son émancipation, tel que l’exprime la pensée aristotélicienne, il faut permettre aux hommes d’accéder, corps et âme, à la connaissance librement. Mais l’universalisation de la liberté nécessite une reconnaissance collective des droits individuels dépassant toutes les divisions car l’histoire humaine est une, son identité, cosmopolite. Contre cette nécessité prospère aujourd’hui, comme une fièvre, Phaéton – 2015 24 le clivage du choix religieux ou politique par blocs. Ces blocs offrent une vision asymétrique des relations humaines propre à nourrir une transformation radicale du monde par la violence. Le vent qui souffle une nouvelle fois sur le paysage humain ne favorise en rien l’édification de l’universalité ici et maintenant. C’est le moins que l’on puisse écrire : dire que la violence du fait religieux est encore et encore une folie, c’est faire injure à la folie ! Pire encore, lorsque le religieux lui-même, celui qui se croit libre, hurle, pour son absolution, que les crimes en flagrance commis au nom de dieu, n’ont rien à voir avec la religion !
Dans cette conjoncture où la religion est chaque jour plus présente pour la controverse, où faut-il chercher refuge ? La question du refuge est une maïeutique absolument fondamentale. Pour défendre les acquis de la raison sans concession, il n’y a d’autre voie que l’affiliation de la foi, par la loi, à l’intime. L’espace public doit être épargné de toute dépendance, de toute subordination. Il n’y a qu’un refuge pour les peuples : la raison. Il faut alors dans l’instant l’animer c’est-à-dire produire des savoirs et sans cesse les partager.
Là se trouve la volonté de Phaéton, outil bien modeste participant à la transmission libre du bien le plus précieux de l’Humanité responsable : la connaissance. L’effort d’imagination reste toujours celui du poëte, homme sans chaîne qui, mot après mot, accomplit une révolution invisible comme un palétuvier, capable de s’enraciner par les branches…

Sommaire – Septembre 2015
– Définitions de Phaéton
– Identité de Phaéton
– Puisque votre folie est si agréable… Bernard de Fontenelle
– Éditorial de Pierre Landete,
… comme les branches du palétuvier ou la révolution invisible
– Hommage au professeur Jean Tignol, Corinne Martin-Guehl

1. Sciences et sciences humaines

– Réflexions sur les « chemins de la liberté » d’Amartya Sen, Marie-Claude Bélis-Bergouignan
– Éloge de la mollesse, Jacques Leng
– Rimbaud et la synesthésie, Jean-Rodolphe Vignes
– L’environnement, facteur d’avènement d’une République Européenne, Carlos-Manuel Alves
– Jean Zay : pendant la panthéonisation, la persécution continue,
Gérard Boulanger
– Le passé d’une espérance (1921-1991) Esquisse d’une brève histoire du Parti communiste italien, Julien Giudicelli
– La prise en charge du risque de dépendance, Maud Asselain

Cahier de poésie
– L’engagement
– Merles blancs

2. Arts et littératures
– Le Désespoir, forme supérieure de la critique, Jean-Michel Devésa
– Une [courte] histoire du mime…, Marie-Hélène Sainton / Photographies du mime Marceau, Libor Sir
– Portrait de Barbara, Jerzy Lewczynski 
– Göttingen, de la réticence à l’ évidence, Joël July
– Mon bonheur…, Cathy Schein
– Graffiti…, Salima Arbani

Nouvelles
– Danger de vie, Michèle Delaunay
– L’oiseau rare, Maria Velho da Costa
– Centre, Vincent Clédel
– Rayon de soleil, Anne-Laure Boulanger
– Les Louboutin, Brigitte Comard

Marges
Extrait des Contes du chat noir, Rodolphe Salis
– Hommage de Phaéton à toutes les victimes des attentats terroristes des 7, 8 et 9 janvier 2015, Photographie d’Arnaud Kerrane
– Minute de silence : Concerto dit italien en fa majeur (BWV 971),
– Partition du IIe Mouvement (Andante), Johannes Sebastian Bach
– Biographies des membres du Comité de parrainage
– Biographies des membres du Comité de lecture
– Biographies des correspondants étrangers

Parrainages
Marie-Claude Bélis Bergouinian, professeur émérite d’économie (Université de Bordeaux), Gérard Boulanger, avocat et historien – Concha Castillo, chorégraphe, artiste invitée C.N.D.C Angers et RUDRA – Béjart – Jacques Demorgon, philosophe – Joël July, professeur de lettres modernes (Université de Provence, Aix-Marseille I) – Pierre Léglise-Costa, linguiste – ClaireMestre, anthropologue – Philippe Méziat, critique musical – Emmanuel Mouret, cinéaste – Patrick Rödel, philosophe – Libor Sir, photographe – In Memoriam, Jean Tignol, professeur de médecine (Université de Bordeaux), psychiatre – Jean-Rodolphe Vignes, professeur de médecine (Université de Bordeaux), neuro-chirurgien.

Comité de lecture
Marin Aury, secrétaire de rédaction – Marie-Josée Cameleyre, ingénieur en sciences humaines – Pierre Landete, fondateur et président du comité de rédaction de la revue Phaéton – Henri Martin, libraire-éditeur, membre du conseil d’administration des éditions L’Ire des Marges – Bérengère Pont, responsable éditoriale de L’Ire des Marges – Suzanne Robert, comédienne.

Correspondants
Russie : Sofya Brand, doctorante
Chili : Carles Diaz, professeur d’histoire de l’art
Suisse : Sophie Jaussi, assistante à l’Université de Fribourg
Espagne : Carlos Loureda, administrateur de l’Instituto Cervantès (Bordeaux)

Directeur de publication : Pierre Landete