Réflexions sur les «chemins de la liberté»

Réflexions sur les « chemins de la liberté » d’Amartya Sen
Marie-Claude Bélis-Bergouignan

Marie-Claude Bélis-Bergouignan, professeur émérite en sciences économiques à l’Université de Bordeaux (voir biographie p. 291) Elle revisite ici les travaux les plus récents de l’économiste indien Amartya Sen (Prix Nobel d’économie 1998) dont la problématique lie intimement l’économique et le politique par la dynamique des libertés. Son analyse met en évidence certaines convergences de la pensée de Sen avec la perspective d’économie politique tout en dévoilant ses principaux points d’achoppement.

Les organismes internationaux nous invitent aujourd’hui à débattre de la bonne gouvernance, de la mondialisation équitable ou du développement social. Thématique en vogue qui doit notamment à l’influence d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, dont les travaux foisonnants ont été largement diffusés dans et hors de l’académie. Dans le cercle des économistes, Sen est à la fois reconnu par les « orthodoxes » et les « hétérodoxes ». Les premiers le considèrent comme le théoricien du choix social ayant renouvelé le cadre de l’économie normative, tandis que les seconds trouvent chez lui les ingrédients d’une critique de l’économie standard. Les travaux de Sen ont aussi été largement commentés et critiqués (1), voire stigmatisés (2), et par des disciplines aussi diverses que l’économie, la philosophie ou la science politique.

(1) Nicolas Farvaque et Ingrid Robeyns, 2005, «L’approche alternative d’Amartya Sen : réponse à Emmanuelle Bénicourt», L’ économie politique, 2005/3 n°27, (38-51).
(2) Emmanuelle Bénicourt, 2004, «Contre Amartya Sen», L’Économie politique, 2004/3, n°23, (72-84).


Il ne s’agit pas ici d’entamer une énième controverse, controverses en partie provoquées par la prolixité de l’auteur, mais de revisiter les travaux les plus récents de Sen (1) dans la perspective d’économie politique qu’il suggère. Interrogeant la viabilité d’un monde connaissant une opulence inédite tout en sécrétant de manière récurrente pauvreté, misère et oppression, Sen y propose un nouveau modèle d’économie liant intimement l’économique et le politique par la dynamique des libertés. La problématique d’économie politique « rompt avec le paradigme – orthodoxe – du calcul, de l’intérêt et de l’efficience pour privilégier un abord politique des questions d’action économique » (2). Il s’agit de « réanimer la dimension politique de l’analyse économique » tout en « revoyant également le clivage entre le politique et l’économique » (3).

Cette approche permet de caractériser le nouveau modèle économique proposé par Sen en termes de dialectique des cinq libertés (1) et de prise en compte explicite de la diversité des trajectoires de développement (2). Au-delà, elle permet d’en cerner les impensés et les points d’achoppement qu’il s’agisse de la dichotomie marché/société qui continue à y prévaloir (3) ou d’une forme de consensualisme tenant lieu de projet politique (4).

1. La dialectique des cinq libertés
Sen s’exprime ainsi : « Le développement économique peut être appréhendé comme un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus » tandis que la « suppression des non libertés est constitutive du développement »4. Ce propos, loin de s’écarter de ses analyses antérieures, ne fait que les systématiser dans un ensemble cohérent de propositions. Concevoir le processus de développement en termes de libertés modifie la compréhension qu’on peut en avoir mais, au-delà, renseignerait sur les moyens à mettre en œuvre.

(1) Amartya Sen, 2000, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté,
 Odile Jacob, 370 p. Amartya Sen, 2005, La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention
 de l’Occident ? , Payot, 80 p. Amartya Sen, 2007, Identité et violence, L’ illusion du destin, Odile Jacob, 270 p.
 Amartya Sen, 2009, L’ idée de justice, Champs essais, Flammarion, 558 p.
(2) Bernard Jullien, 2009, «Approche institutionnaliste de la dynamique industrielle»,
 Cahiers du GREThA, n° 2009-17, p.4 (www.gretha.fr).
(3) François Eymard-Duvernay, 2002, «Pour un programme d’économie institutionnaliste», Revue économique, 2002/2 (Vol. 53), (325-336), p. 326.
(4) Amartya Sen, 2000, op. cit., pp. 15 et s.

La référence sartrienne (1) aux « chemins de la liberté » – développée ici n’est pas fortuite : en tant qu’humains, notre être est consubstantiel de la liberté, rendant illusoire toute prétention d’échapper à cette condition. En conséquence, liberté et responsabilité sont explicitement liées au thème de l’engagement social (2). « Il en va de notre responsabilité d’êtres humains de nous confronter aux réalités, de nous prononcer sur le cours des choses et de définir les tâches à accomplir. Doués de raison nous avons la faculté de prendre en considération la vie d’autrui » (3). Ainsi, « la responsabilité exige la liberté, et réciproquement. À tel point … que la liberté est la condition nécessaire et suffisante de la responsabilité » (4). La valeur de la responsabilité individuelle et de l’engagement social étant établie, leur portée est sujette à discussion puisque l’exercice de la liberté est soumis à un ensemble de circonstances privées ou publiques, personnelles ou sociales qui les circonscrivent.

Contrairement à l’économie standard, Sen n’identifie pas uniquement la rationalité au principe utilitariste de maximisation de l’intérêt individuel. Ainsi, la liberté se déploie en une pluralité de fonctionnements, au nombre desquels l’altruisme ou le souci de promotion de la justice distributive. Dans L’Idée de Justice (5), Sen se réclame de la tradition philosophique qu’il qualifie de comparative. Les principes de justice y sont progressivement constitués via la comparaison et l’interaction du nombre le plus élevé possible de modalités d’existence, de points de vue, de valeurs et d’expériences. La perspective esquissée par Sen s’appuie sur la distinction entre « libertés négatives », ou formelles, et « libertés positives » (6), ou réelles, qui englobent non seulement les droits politiques sous-tendant la démocratie mais aussi les possibilités qu’ont les individus de traduire leurs dispositions formelles en fonctionnements.

(1) Jean-Paul Sartre l’explicite dans L’existentialisme est un humanisme (Folio Essais, p.54 à 56).
(2) Pour Sen, la liberté est première, ce qui inverse la relation sartrienne entre liberté et responsabilité.
(3) Amartya Sen, 2000, op. cit., pp. 370.
(4) Amartya Sen, 2000, op. cit., pp. 372.
(5) Amartya Sen, 2009, op. cit., pp. 25 et s.
(6) Transposée de la distinction faite par Isaiah Berlin dans Éloge de la liberté (Calmann-Lévy, 1988) entre deux conceptions de la liberté. La première, dite négative, peut
 être assimilée à l’idée de liberté non-ingérence. La seconde, dite positive, est liée à l’individu en tant qu’acteur, et donc assimilable à la liberté-capacité.

Ainsi, rejette-t-il « l’institutionnalisme transcendantal» de Rawls (1), apparenté aux théories contractualistes et définissant a priori les principes d’une société aspirant à la justice, pour privilégier les réalisations (2). Selon lui, ces théories correspondent à une acception idéaliste de la démocratie, essentiellement statique et abstraite. In fine, «la véritable pertinence des idées de justice réside avant tout dans l’identification des injustices patentes, sur lesquelles un accord raisonnable est possible et non dans l’élaboration d’une formule générale supposée donner la clé d’une méthode universelle de gouvernement» (3).

La notion de liberté, poursuit Sen, prend en compte les processus qui permettent l’exercice d’un libre choix dans l’action que les possibilités réelles offrent aux individus. Ce qui induit une attention particulière aux capabilités (4) (capacités) dont ils jouissent pour diriger leur vie comme ils l’entendent, «c’est à dire en accord avec les valeurs qu’ils respectent et qu’ils ont raison de respecter» (5). Si la liberté occupe une place centrale dans le processus de développement, c’est parce qu’elle fournit un critère d’évaluation du progrès, ce dernier n’ayant « de sens que rapporté aux libertés » d’une part, et parce qu’elle s’avère efficace (garantissant l’effectivité), le développement dépendant avant tout de la possibilité d’exercer sa liberté d’initiative d’autre part. Ainsi, la liberté est en priorité considérée sous son versant positif, «représentant ce qu’une personne, toutes choses prises en compte, est capable ou incapable d’accomplir»(6).

(1) Amartya Sen, 2009, op. cit., pp. 111-113.
(2) Sen oppose fréquemment la recherche abstraite ou arrangement-focused (dans la lignée
 de Hobbes, Locke, Rousseau et Kant jusqu’à Rawls) d’une société parfaitement
 juste à l’approche realizations focused (dans la lignée d’Adam Smith, Bentham, Marx et
 John stuart Mill) visant à rendre la société moins injuste. En réalité, ces deux perspectives
 sont moins exclusives qu’il n’y paraît, y compris dans l’argumentaire de Sen dans
 lequel la réduction d’une injustice sociale implique de s’intéresser aussi aux conditions
 (institutions) sociales ou politiques qui pourraient en être la cause.
(3) Amartya Sen, 2000, op. cit., pp. 375.
(4) Ce néologisme est généralement adopté pour traduire en français le concept de capability
 (parfois traduit par le terme plus simple de capacité, qui, en français n’est pas tout
 à fait équivalent).
(5) Amartya Sen, 2000, op. cit., pp. 33.
(6) Amartya Sen, L’ économie est une science morale, 1996, p.48.

Perspective de la liberté qui place Sen, selon ses propres termes «dans la tradition intellectuelle allant d’Aristote à Karl Marx, du Mahatma Ghandi à Franklin Roosevelt » tout en le distinguant de la tradition libérale.

Sen distingue les libertés substantielles, activées pour donner corps à la
vie choisie librement dans les limites des contraintes que se donnent les
individus, de celles que la société a instituées, libertés instrumentales
qui représentent les moyens mis à disposition pour mettre en oeuvre les
libertés substantielles. Ainsi la concrétisation du «système de droits buts», droits à des capacités, peut passer par des « droits-contraintes »
(légalisation) ou d’autres formes de « droits-moyens » (1).

Dans cette perspective, « fin ultime et principal moyen du développement», la liberté est déclinée par Sen en cinq principaux types : les libertés politiques, les ouvertures économiques, les opportunités sociales, les garanties de transparence et la sécurité protectrice, précisant ensuite comment elles se renforcent mutuellement.

De ces cinq types de libertés, Sen fait émerger plus particulièrement les libertés politiques et économiques. Elles lui apparaissent primordiales, et à ce titre il leur consacre de longs argumentaires, sachant qu’il n’est pas « fondé d’aborder le problème sous la forme d’une alternative entre économie et politique » (2)

De prime abord, Sen relie directement la liberté de participer aux échanges économiques à l’existence du marché. Quelle que soit l’appréciation, positive ou négative, portée sur le mécanisme de marché, il lui apparaît indéniable que la liberté d’entrée sur le marché contribue au développement. Rappeler ce qui est pour lui une évidence n’interdit nullement d’effectuer une évaluation plus complète des multiples effets de la liberté de participer aux échanges, que ce soit en termes de croissance ou d’équité.

(1) Christian Bessy, 2007, « Le libéralisme d’Amartya Sen », compte rendu de l’ouvrage :
la liberté au prisme des capacités, Amartya Sen au- delà du libéralisme (dir. J. de Munck
et B. Zimmermann), Économie et Institutions, n°10 et 11, 1er & 2ème semestre.
(2) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 199.

Suivant en cela Adam Smith, très soucieux du gâchis social et de la perte de capital productif engendrés par les mécanismes du marché, il insiste sur la nécessité de procéder à l’examen critique de leur rôle, en raison notamment des signaux trompeurs qu’ils peuvent adresser et « des situations particulières dans lesquelles le profit personnel et ses motivations s’exercent à l’encontre de l’intérêt social » (1). D’où la nécessité d’une «approche diversifiée» (2) : fondée sur l’équilibre entre le rôle du gouvernement – et les autres institutions sociales ou politiques – et le fonctionnement du marché. Notamment «l’existence de biens publics justifie que l’on se situe au-delà du mécanisme de marché. Dans la même logique, les investissements sociaux doivent satisfaire les capacités élémentaires, dans le domaine de la santé ou de l’éducation» (3). Ce qui conduit à combiner les critères d’efficacité et d’équité.

Sachant que l’analyse du mécanisme de marché, même distanciée, présentée par Adam Smith ne fournit « aucune stratégie d’ensemble, aucune méthode générale de définition des politiques publiques… » (4), Sen énonce que les libertés politiques doivent ici être mobilisées. Se situant pour sa part entre la défense exclusive et la condamnation complète du marché, tout en reconnaissant le rôle du marché dans le processus de croissance, Sen reformule la problématique économie/politique de la manière suivante : «elle nécessite que l’on prenne en considération le réseau des interdépendances qui associe les libertés politiques à la définition des besoins économiques et à leur satisfaction» (5). Les interconnexions ne sont pas seulement d’ordre instrumental ; elles sont aussi d’ordre structurel. Sen poursuit : «Notre conceptualisation des besoins économiques dépend au premier chef de l’existence d’un débat public ouvert, que seul le respect des libertés politiques et des droits civiques peut garantir» (6). Ainsi, la réflexion de Sen sur la démocratie s’inscrit sous la bannière de la prééminence des libertés politiques : d’une part en raison de leur importance directe pour la vie humaine, en relation avec les capacités élémentaires (en particulier la capacité de participation sociale et politique) ; ensuite, de par leur fonction instrumentale et la façon dont elles favorisent la prise en compte des souhaits et revendications, notamment en termes de besoins économiques, des populations ; enfin, en vertu de leur fonction constructive dans la définition des besoins envisagés au sens large.

(1) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 171.
(2) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 171.
(3) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 175.
(4) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 171.
(5) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 199.
(6) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 199.

L’exercice de la raison publique ou du progrès social raisonné se réalise via l’existence de processus délibératifs collectifs. Il s’agit là d’authentiques processus d’apprentissage, procédant par comparaison constante entre le «souhaitable» et le «possible» incluant l’ensemble des individus. D’où le rejet d’une évaluation technocratique (par les «experts») des besoins des populations et la défense d’un débat public s’appuyant sur l’analyse de la formation des préférences individuelles. Ainsi, les relations liberté individuelle et développement social sont complexes car elles se réalisent au travers de multiples interconnexions, mobilisant notamment les institutions. «L’usage de la liberté s’exerce par la médiation de ces valeurs – valeurs sociales et normes en vigueur -, mais celles-ci sont susceptibles d’évoluer, au gré du débat public et des interactions sociales, elles-mêmes influencées par la liberté de participation» (1).

Cette vision de la démocratie n’est pas, pour Sen, l’apanage exclusif de l’Occident dont le modèle sert de référence, souvent de manière abusive. Elle vaut pour tous les pays, quel que soit leur niveau de développement, et est également appelée à déployer ses effets dans le temps. Par ailleurs, en stigmatisant le soi-disant multiculturalisme, qui n’est autre qu’un mono culturalisme pluriel de cultures étanches les unes aux autres et en mettant en avant le caractère radicalement constructiviste de la démocratie, Sen ouvre la réflexion sur la diversité des modèles démocratiques. En conséquence, la liberté n’étant pas «une invention de l’Occident» (2), le continuum des formes prises par les libertés permet en principe de repenser le rôle des interactions économie/démocratie vis-à-vis de l’infléchissement de trajectoires socio-économiques acquises.

2. La pluralité des trajectoires : entre individualisme et holisme
Sen s’apparente à l’approche holiste, qui appréhende les faits sociaux «comme des faits sociaux totaux, c’est-à-dire des faits dans lesquels la totalité sociale est présente» (3). Cette proximité est constamment en tension avec sa préoccupation de respect de la diversité des trajectoires de développement et son souci de pragmatisme.

(1) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 23.
(2) Amartya Sen, 2005, op. cit. et Amartya sen, 2007, op. cit.
(3) Marcel Mauss, Essai sur le don : Forme et raison de l’ échange dans les sociétés archaïques,
In : Sociologie et Anthropologie, PUF, Quadrige, 1973, 149-279.

2.1. La critique de l’économicisme
Le concept de capabilité est défini par opposition avec la rationalité utilitariste visant la maximisation des satisfactions individuelles et définissant l’ homo oeconomicus, qualifié d’idiot rationnel dans Identité et violenceL’Illusion du destin (1). Sen «critique l’utilitarisme mais aussi toute théorie normative qui privilégie une seule valeur, comme celle de Nozick qui donne une priorité absolue aux droits-libertés quelles qu’en soient les conséquences (approche déontologiste des droits)» (2). Cette prise de position implique une redéfinition radicale des politiques publiques dont la finalité réside dans le souci de garantir et promouvoir les libertés réelles des personnes de mener leur vie comme elles le souhaitent.

Du parti-pris anti-économiciste découle le refus de prise en compte exclusive des contraintes économiques (prix/budget) mises en avant par la théorie économique standard. Sa position est cependant nuancée. En effet, sans porter d’attaque frontale, il procède par inclusion de variables institutionnelles généralement mises de côté par cette théorie, telles les données juridiques et politiques, les conventions, les normes sociales ou de comportement etc., contraignant et façonnant les capabilités et fonctionnements.

En conséquence, Sen reconnaît d’emblée au marché une dimension institutionnelle. Il est une institution parmi d’autres, et les libertés attachées au marché ont une valeur avant tout instrumentale. Ainsi, écartant les débats stériles « pour ou contre » le marché, ce cadre alternatif permet d’analyser «la liberté réelle qu’ont les travailleurs ou les chômeurs de faire entendre leur voix dans les processus décisionnels, au niveau de l’entreprise ou de la mise en oeuvre des politiques sociales» (3).

(1) Amartya Sen, 2007, op. cit.
(2) Christian Bessy, op. cit., p. 290.
(3) Nicolas Farvaque et Ingrid Robeyns, op. cit., p. 49.

Maintes fois, Sen propose de ne pas séparer l’analyse des marchés de la réflexion sur le développement au plan le plus général. Ainsi, le marché n’est pas envisagé en première instance et les institutions nécessaires à son bon fonctionnement en second lieu. La démarche est institutionnaliste parce qu’elle «croit que les institutions économiques sont étroitement enchevêtrées avec des normes politiques, juridiques, sociales et éthiques, et qu’elles doivent toutes être étudiées et pensées en même temps» (1).

Il s’agit d’une analyse synthétique : «Nous évoluons dans un univers d’institutions… Dans notre perspective – celle du développement comme liberté – l’évaluation institutionnelle peut systématiquement trouver sa place. D’une manière générale, l’analyse se concentre sur une institution spécifique (marché, système démocratique, médias, aide sociale) alors qu’il est nécessaire de les considérer conjointement et de voir comment elles sont susceptibles de fonctionner ensemble» (2).

2.2. Pas de one best way mais une diversité de processus
La perspective de diversité est abondamment développée par Sen, notamment sous la forme de la multiplicité des liens qu’entretiennent culture et développement. Elle s’exprime à travers les interrogations que soulève la rhétorique des droits de l’homme, sous-jacente à l’argumentaire de la généralisation de la démocratie. Sen procède à l’examen des trois critiques qui sont généralement adressées à cette rhétorique : de légitimité, en l’absence de toute législation venant étayer lesdits droits de l’homme ; de cohérence, puisque les définissant de manière compassionnelle sans devoirs afférents ; d’universalisme, car faisant abstraction des particularités culturelles. Prenant appui sur ces critiques, il s’emploie en contrepartie à en montrer les impasses.

À la première critique, il rétorque que « la meilleure approche consiste à concevoir les droits de l’homme comme un ensemble de revendications morales, qu’il n’est nul besoin d’identifier avec des droits légaux» (3). Opter en faveur de «cette interprétation normative ne doit pas pour autant inciter à dénier « les contextes dans lesquels ils sont, en général, invoqués ». En conséquence, «le véritable débat doit se focaliser sur les libertés associées à des droits spécifiques».

(1) Alain Caillé, 2007, « Un quasi-manifeste institutionnaliste », in : Vers une autre
 science économique ? (et donc un autre monde) ?, Revue du MAUSS, second semestre,
 p. 39.
(2) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 191.
(3) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 302.

À la seconde critique, il répond que sur le plan éthique la jouissance de droits devrait sans doute s’accompagner de devoirs garantissant ces mêmes droits à tous. Il conclut qu’ «en dernière analyse, l’affirmation éthique d’un droit outrepasse la valeur de la liberté qui lui correspond, dans la seule mesure où celui-ci implique une exigence envers les personnes susceptibles d’apporter leur aide… Ainsi, le langage des droits peut compléter celui des libertés» (1).

Il s’attarde davantage sur la troisième critique, montrant ce qu’il en est de la soi-disant opposition des valeurs asiatiques aux droits politiques élémentaires. Selon lui, les argumentations mettant en exergue «l’autoritarisme asiatique» se fondent sur une lecture très partielle de la tradition et des interprétations très discutables de textes de référence. A contrario, si la recherche d’un islam «modéré» de la part de certains gouvernements occidentaux relève d’une tentative sans doute louable de refuser une lecture négative de l’islam, elle «revient à minimiser l’importance des valeurs non religieuses au sein de la population» (2). Par ailleurs, «la promotion de la liberté n’est pas le patrimoine d’une civilisation particulière ; les traditions occidentales ne sont pas les seules à avoir préparé les mentalités à une approche des problèmes sociaux fondée sur les libertés» (3). En revanche, point n’est besoin d’abonder pour autant la revendication séparatiste, au nom du caractère irremplaçable de chaque culture et d’une certaine «tyrannie des identités» car, dit-il, la diversité existe dans toutes les cultures.

Ainsi, à ces trois trois niveaux, la réponse adéquate, formulée en termes de libertés, est spécifique aux différents contextes spatio-temporels car «dès lors que la discussion s’attache au cas particulier d’un pays ou d’un autre, l’expérience particulière de ce pays modifie l’axe de préoccupations».

(1) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 304.
(2) Amartya Sen, 2007, op. cit., p 115.
(3) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 315.

Cette démarche liant développement, exercice des libertés et des droits fondamentaux est proche de points de vue selon lesquels il n’existe pas de one best way économique, politique ou social. Sen considère que l’approche rawlsienne, qui prône « un jeu unique de principes de justice » et porte exclusivement sur la «création d’institutions justes», vide d’une part de sa substance le débat démocratique, pourtant promu par Rawls, tandis que « la recherche de la justice transcendantale… ne nous dit pas grand-chose des mérites comparés d’arrangements sociétaux différents» (1). En outre, Sen met en exergue les limites du welfarisme qui promeut «le même ensemble de bien-être individuels pour accompagner un contexte global très différent dans lequel les dispositifs sociétaux, les possibilités les libertés et les indépendances personnelles sont tout autres» (2). En ce qui le concerne, il estime que l’utilitarisme étroit imprégnant le welfarisme limite fortement sa «recevabilité».

2.3. Un point de vue praxistique
Poser le caractère pragmatique de l’approche de Sen ne va pas forcément de soi. Si l’on excepte les critiques excessives dénonçant l’absence de lien entre son système théorique et ses applications, le caractère incomplet de l’approche par les capabilités a souvent été noté : soit pour ne pas avoir établi une liste précise de ces dernières, soit en raison de l’impossibilité d’agréger en un indice unique les multiples capabilités. À l’heure actuelle, la balance penche plutôt en faveur de la reconnaissance du souci de pragmatisme de Sen car postulant une forme de continuité entre connaissance des réalités et action sur ces réalités. «Les progrès de la justice sociale ne dépendent pas uniquement de formes institutionnelles (y compris la définition de règles de procédure), mais aussi de la pratique effective» (3).

Si Sen est d’abord un théoricien et son propos illustratif, il a indiqué de nombreuses pistes de recherche aux praticiens qui en ont développé des applications et des prolongements fructueux. C’est ainsi, par exemple, que la coexistence de visées réformatrices et de réticences à formuler des préconisations a encouragé certains de ses commentateurs à proposer des points de vue, plus volontaristes, de rénovation du cadre conceptuel de la social-démocratie.

(1) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 137.
(2) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 340.
(3) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 213.

Ne « proposant pas de recette spécifique à l’action publique », Sen propose une praxistique, c’est-à-dire une analyse de l’activité humaine visant à modifier les rapports sociaux au nom de visées éthiques, politiques et sociales. Le pragmatisme de Sen transparaît ainsi dans sa constante préoccupation de décrire des processus d’adaptabilité au réel. La trajectoire de développement est déterminée pas à pas par l’exercice de la liberté, sachant que «la notion de liberté telle qu’entendue ici prend en compte aussi bien les processus qui permettent l’exercice d’un libre choix dans l’action que les possibilités réelles qui s’offrent aux individus, compte tenu des conditions de vie dans lesquelles ils évoluent» (1). L’un ne va donc pas sans l’autre.

Dès lors, il ne cesse de dire (et redire) que la démarche du nouveau modèle de développement n’est en aucun cas inspirée par la poursuite d’un objectif à atteindre, d’une cible fixée à l’avance. La trajectoire de développement qui en émerge ex post apparaît donc comme le résultat assez largement inintentionnel d’un ensemble de compromis partiels et temporaires.

Bien qu’une véritable théorie de l’action en commun soit absente des écrits de Sen, il évoque cependant certaines orientations. Avant tout, il s’agit de «chercher des institutions qui font avancer la justice et non fonder la justice sur des institutions» (2), sachant que la faisabilité n’est pas une condition préalable et que la non-concrétisation ne fait pas du droit un non-droit. Les capabilités, qui intègrent d’autres critères que celui de l’efficacité, représentent une «réelle alternative aux canons de la pratique économique» (3). Mais ce concept ne saurait être hypostasié, c’est-à dire décliné de la même manière n’importe quand ou n’importe où. D’où l’attention portée par Sen aux pratiques d’objectivation, notamment à travers la construction de bases informationnelles sur le bien-être, l’éducation ou les conditions de vie permettant de guider les choix publics.

In fine, ce qui constitue la praxistique de Sen réside dans son insistance sur l’autonomie de l’agent fondant «l’agir démocratique». En cela, il rejoint l’autonomie émancipatrice définie par Habermas (4) comme la possibilité pour chacun de vivre comme sujet libre et susceptible de participer à la discussion.

(1) Amartya Sen, 2000, op. cit., p 32.
(2) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 115.
(3) Nicolas Farvaque et Ingrid Robeyns, op. cit., p. 45.
(4) Jürgen Habermas, 1987, Théorie de l’agir communicationnel, 2 tomes, traduit de l’allemand
 par Jean-Louis Schlegel, Fayard.

L’émancipation suppose que l’agent se distancie de sa position solipsiste pour s’insérer dans la dialectique sociale. Sen fait d’ailleurs référence explicitement à Habermas dont l’analyse sur le «raisonnement public est à bien des égards plus large que Rawls, comme celui- ci l’a lui-même reconnu» (1). La confiscation de la délibération demeure cependant, pour Sen comme pour Rawls et Habermas, la cause majeure de la paralysie de l’agir politique2. «Il s’agit de délibérer autant pour des raisons éthiques que pour des raisons objectives d’efficacité et d’effectivité… La force de Sen est de penser et de démontrer la façon dont il est possible d’agir et de décider dans un cadre pluriel, en d’autres termes de penser une démocratie d’autant plus efficace qu’elle est plurielle, participative» (3).

3. La persistante dichotomie marché/société
Selon Vinokur (4), l’argumentaire de Sen s’inscrit dans la tradition du libéralisme anglo-saxon qui s’appuie sur le primat du sujet. Cette tradition renvoie généralement aux trois dimensions de l’individualisme : éthique, politique et méthodologique, sachant qu’elles ne sont pas liées par nature. L’individualisme éthique se réfère à l’individu, à la fois acteur c’est à- dire libre de poursuivre ses propres fins et valeurs c’est-à-dire à l’aune duquel peut être mesuré le bien-fondé des institutions. L’individualisme politique se réfère à un type «d’organisation sociale fondée sur une base individuelle, auto-engendrée et autorégulée (contrat, marché), dans laquelle l’État n’a qu’une position dérivée» (5). Enfin, l’individualisme méthodologique renvoie à la démarche scientifique qui explique un phénomène social donné comme la conséquence d’actions individuelles.

Sen s’est défendu vigoureusement du rattachement de ses travaux par « certains censeurs de l’approche par les capabilités… à la sinistre influence de l’individualisme méthodologique ». Y adhérer serait selon lui une grave erreur.

(1) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 387.
(2) Cynthia Fleury, 2011, La fin du courage, Librairie générale française, Biblio essais,
 n°32334, 192p.
(3) Cynthia Fleury, 2011, op. cit.
(4)Annie Vinokur, 1995, «À propos de Éthique et économie et autres essais d’Amartya
 Sen», Tiers-Monde. 1995, tome 36, n° 144, 931-939. (http://www.persee.fr/web/revues/
 home/prescript/article/tiers...).
(5) Annie Vinokur, op. cit., p.933.

Ce rattachement serait abusif dans la mesure où la notion d’opportunité sociale met au contraire en évidence que l’individu n’est pas isolé de ses concitoyens et que ce sont les institutions qui définissent en partie ces opportunités. Alkire et Deneulin (1) ont aussi rejeté un tel amalgame en faisant valoir que si Sen se réfère à l’individualisme éthique, il récuse très clairement l’individualisme ontologique et son avatar, l’individualisme méthodologique «pour lequel la seule unité explicative pertinente est l’individu». «Reconnaître la présence d’individus qui pensent, choisissent et agissent – réalité manifeste dans le monde – ne rend pas une théorie méthodologiquement individualiste» (2).

Il doit être noté de surcroît que l’attention portée par Sen au sujet est complétée par la prise en compte de dimensions communautaires et sociales de la qualité de vie, les concepts d’identité et d’appartenances multiples développés dans Identité et violence, L’illusion du destin contribuant à donner corps à un «sujet» souvent jugé peu consistant (3). Ainsi, tout en réaffirmant le primat du sujet, Sen exhibe des positions nuancées qui n’en font pas un tenant officiel de l’individualisme méthodologique.

Néanmoins, au-delà des déclarations de principe, certains des traits de cet individualisme perdurent en creux dans les analyses de Sen. Ainsi, la dimension interactive des libertés même si elle est identifiée, demeure assez mal valorisée. Notamment, on ne peut qu’être frappé par la manière dont les relations de pouvoir, les rapports de domination sont minimisés, voire occultés, et sont principalement convoqués dans l’analyse au titre des contraintes pesant sur les libertés. Ce qui fait que la reconnaissance du rôle des institutions, si elle n’est pas compatible avec l’individualisme méthodologique pur, l’est en revanche avec des formes moins absolutistes.

Ainsi, assimiler l’économie capitaliste au seul marché, même assorti de ses institutions, conduit Sen à laisser perdurer une vision ensembliste plus qu’intégrative du monde où les individus inscrivent leurs capabilités et leurs fonctionnements.

(1) Sabina Alkire & Séverine Deneulin, «The Human Development and Capability Approach» in : Deneulin Séverine, Shahani Lila, (eds), (2009), An Introduction to the Human
 Development and Capability Approach, Earthscap.
(2) Amartya Sen, 2009, op. cit., p 300.
(3) Jérôme Ballet, François Régis Mahieu, Katia Radja, 2006, «Au-delà d’Amartya Sen :
 Repenser et approfondir la question du Sujet», communication présentée lors du séminaire
 Politiques publiques de lutte contre la pauvreté et pour le développement, DSSIRD,
 Dourdan, 23-25 octobre 2006.

De fait, la vision d’un libéralisme économique faisant confiance aux mécanismes de marché amendés par des cadres institutionnels visant à protéger les plus démunis inspire-t-elle la majeure partie de ses analyses. De même, et ce point de vue restera constant au fil des écrits de Sen, quelles que soient les modifications apportées çà ou là, les dotations initiales ne sont pas remises en cause sauf dans le cadre d’une redistribution, au service de laquelle l’État habilité à viser la justice sociale par l’égalité des capabilités peut corriger les défaillances du marché. «L’équité de l’échange n’étant pas mise en question, il est exclu que les critères de résultat de la procédure parfaite (biens premiers ou capabilités) puissent servir ex-ante à choisir entre des politiques économiques alternatives. Le primat du libéralisme économique sur le libéralisme politique et la justice sociale implique que ces derniers n’interviennent de fait que dans une procédure subsidiaire de redistribution» (1).

En fait, si la perspective d’élargissement démocratique au sein de la sphère économique n’est pas proposée par Sen, c’est parce qu’il maintient la disjonction entre sphère des activités économiques et autres sphères de la vie sociale.

Si nous revenons à la genèse des travaux de Sen, on peut constater qu’il a plutôt procédé par corrections-extensions de ses vues antérieures que par intégration véritable, soit à une tentative selon Wettersten (2) de réconciliation par extension des domaines de l’économie standard. Ce qui conduit à une forme d’éclectisme. Par exemple, Sen se réfère à Nozick pour la question des droits, à Rawls pour la distribution des biens et Becker pour le capital humain, arguant que ces ajouts visent à compléter sa propre vision tout en n’envisageant pas qu’ils puissent être contradictoires.

En outre, reconnaître les institutions suppose de tenter d’analyser leur rôle non en tant que contexte mais en tant que médiations entre les actions individuelles et les structures socio-économiques.

(1) Annie Vinokur, op. cit., p. 938.
(2) John Wettersten, 2009, «Popper and Sen on Rationality and Economics : Two (Independent)
 Wrong Turns Can Be Remedied With the Same Program», in : Z. Parusniková
 & R. S. Cohen (eds), Rethinking Popper, Springer, 369-378,(http://philpapers.org/rec/PARRP).

Or, et l’analyse de Sen pêche ici au moins par incomplétude, on ne dispose d’aucune typologie des configurations institutionnelles venant éclairer la différentiation des conditions d’exercice des libertés. Plus particulièrement, les interactions inter-institutions, qui constituent lesdites configurations sont sinon évacuées, tout au moins peu analysées.

Enfin, Sen est souvent ramené à une vision fonctionnaliste des institutions dans la mesure où il fait reposer l’essentiel de ses analyses sur une argumentation en termes d’efficience, notamment lorsqu’il déclare qu’il s’agit de mettre en place les institutions les plus efficaces vis-à-vis du bien-être économique ou de telle ou telle variable de performance. En définitive, même s’il est conscient que l’exercice des capabilités dépend de l’organisation collective, Sen reste surtout redevable d’une perspective individuelle parce qu’omettant de préciser l’ordre structurel (socio-économico-politique) lui donnant sens (1).

4. Consensualisme versus projet politique ?
L’exercice de la liberté et l’autonomie du sujet orientent le projet démocratique de Sen, la procédure consensualiste aboutissant à évacuer sa dimension de projet politique.

4.1 Les ambiguïtés du principe d’autonomie
Pour Sen seules les discussions libres, génératrices d’un raisonnement public et à terme d’une solution consensuelle, peuvent orchestrer la définition de l’acceptabilité et de l’extension des droits humains. Il pose que la valeur intrinsèque de la démocratie passe par la possibilité d’expression de la diversité de projets de vie individuels. Tout homme étant porteur de plusieurs identités (citoyen, membre ou non d’une religion, homme ou femme, riche ou pauvre etc.), c’est cette identité complexe qui doit être prise en compte. Ce faisant, Sen s’oppose au réductionnisme de Huntington (2), qui fait du «choc des civilisations», fondé sur le critère d’appartenance religieuse, le seul repère des identités. Sen argumente en faveur de la valeur constructive, instrumentale de la démocratie : à la fois pour induire des réponses sociales à des besoins économiques mais également pour participer à la conceptualisation des besoins économiques eux-mêmes.

(1) Bernard Jullien, 2009, op. cit.
(2) Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Éditions Odile Jacob, 1997.

« Cette valeur instrumentale concerne notamment l’impact qu’elle a sur l’intervention publique en cas de crises comme les famines : les libertés publiques permettent l’exercice réel de certains droits d’accès (entitlement) à des droits dont les individus peuvent être privés par les circonstances »(1).

Le projet exigeant d’autonomie du sujet qui est celui de Sen a pu être rapproché de la quête d’autonomie qui est au coeur de la pensée de Castoriadis (2), car prônant l’auto-transformation de la société. On remarquera toutefois que le projet de démocratie «radicale» de Sen s’en sépare, car il ne pose pas clairement l’égalité économique de tous comme condition de la possibilité de liberté, et ne considère pas que la scission entre processus de direction et d’exécution des activités collectives doive être abolie.

De son côté, Tobias (3) voit dans le projet de Sen une forme de parenté avec Foucault (4) considérant que ce n’est pas un arrangement idéal qui permet de déterminer les conditions de vie que les individus sont en mesure de conduire (5). Pour Foucault, l’exercice de la liberté est pouvoir, sachant que le pouvoir-faire n’est pas sa seule expression car il réside aussi dans la «subjectivation», processus immanent de rupture et de constitution du sujet. Selon Tobias, ce positionnement serait celui de Sen constatant qu’il est des situations dans lesquelles tout discours sur l’auto-détermination est inapproprié, par exemple lorsque l’extrême dénuement, économique et social, érode la capacité du sujet à exercer sa liberté, et donc compromet le projet d’autodétermination.

(1) Benoît Prévost, 2009, « Sen, La démocratie et le marché, portée et limites d’une critique», Revue Tiers-Monde, 2009/2, n°198, (269-284), p. 272.
(2) Cornelius Castoriadis, 1986, Domaines de l’ homme. Les carrefours du Labyrinthe 2, Le Seuil.
(3) Saul Tobias, 2005, « Foucault on Freedom and Capabilities », Institute of Liberal Arts at emory University, Theory, Culture & Society, August, vol. 22, n°4, 65-85. 
(http://www.arts.ualberta.ca/.../SaulTobiasFoucaultonFreedom).
(4) Michel Foucault, 1976, Histoire de la sexualité, tome 1. La volonté de savoir, Gallimard.
(5) Rappelons ici que Foucault considère que « la spécificité du pouvoir capitaliste réside dans le fait qu’il agence politique et éthique, division inégalitaire de la société, production de modèles d’existences et pratiques discursives. À tel point que sujet, pouvoir et savoir doivent être pensés à la fois dans leur irréductibilité et dans leur nécessaire relation in : Maurizio Lazzarato, 2010, « Énonciation et politique. Une lecture parallèle
 de la démocratie : Foucault et Rancière», Université ouverte CIP-IDF (http://www.cipidf.org/article.php3?id-article=4979)

Constatons ici que la pertinence du rapprochement avec Foucault doit être nuancée car, contrairement à ce dernier, Sen est généralement optimiste vis-à-vis du rapport réflexif à soi orientant la définition d’un droit. En conséquence, on lui reproche de ne pas insister suffisamment sur le fait que cette capacité est inégalement distribuée, entre ceux qui font systématiquement valoir leurs droits et ceux qui ne le font pas ou ne peuvent le faire. Ainsi, dans les pays en développement, on objecte fréquemment à Sen que la valeur instrumentale de la démocratie peut se révéler hors de portée dans des pays subissant des régimes répressifs, où il serait justement éthiquement indispensable de voir ces droits mis en œuvre.

4.2 Le rattachement à une acception contractuelle
Face à ce dilemme, et considérant que la réalisation du bien privé du plus grand nombre est en soi porteuse d’inégalités et d’exclusions, Sen se rallie à la solution de repli consistant à remédier au défaut de libertés réelles en favorisant l’accès au marché des plus démunis. Ce qui indique de faire appel à l’intervention de la puissance publique requise de procurer des capacités, en termes d’octroi de ressources et de conditions favorables à leurs usages, sans pour autant troubler lesdits mécanismes de marché.

Ainsi, la primauté donnée aux libertés le conduit à stigmatiser, avec des accents parfois marxiens, les obstacles à la liberté du travail (survivances de traditions et de moeurs d’un autre âge) pour défendre l’expansion du salariat, en particulier pour les femmes. Mais il justifie davantage ses prises de position par le caractère « précapitaliste » de ces obstacles, considérés donc comme étrangers au marché et donc devant être éliminés, que par l’impératif démocratique d’émancipation des femmes. On pourrait lui objecter que ces «survivances» s’accordent parfois très bien aux mécanismes du marché, auxquels loin de faire obstacle ils fournissent une cure de jouvence. En réalité, Sen ne mène pas à son terme l’argumentation de délibération publique, proposée par ailleurs, car il privilégie de fait les droits du marché (droits de propriété, par exemple), ce qui conduit à leur subordonner les autres droits. Il n’étend donc pas l’impératif démocratique jusqu’à la remise en cause (ou même la limitation) de certaines des libertés, pourtant jugées néfastes (1).

1. Benoît Prévost, op. cit., p. 280.

«… Il faut aller plus loin que Sen pour mettre l’accent sur l’action publique visant à favoriser le libre accès à la possibilité réelle et pas seulement la liberté individuelle de choix. Il est nécessaire d’approfondir l’interrogation sur la notion de capabilités et de mieux spécifier le rôle de l’État» (1).

Ce qui nécessite de poser la question de la définition du bien commun. Or, dans le cadre théorique de Sen, la notion de « bien commun » qui permettrait de constituer des objectifs collectifs au-delà des « biens privés » de chacun, est absente. Au-delà des intentions d’instauration d’un raisonnement public, souvent lettre morte, les compromis qui prévalent sont donc ceux qui résultent de l’agrégation des intérêts privés, au mieux corrigés à la marge par la représentation des intérêts des plus démunis. De fait, le principe d’autonomie des acteurs aboutit à valider une acception contractuelle, libérale, du bien commun où l’action correctrice des politiques publiques n’intervient qu’a posteriori.

4.3. Une forme de dépolitisation
À certains égards, la problématique de Sen renvoie à une forme de dépolitisation de la démocratie par focalisation, au nom du pragmatisme, sur des sujets ciblés sans perspective politique d’ensemble. Ainsi, la radicalité des propos de Sen concernant la problématique de l’intégration des femmes à la « fabrique de l’histoire », nous dit Geneviève Fraisse (2), peut être interrogée.  L’économiste Amartya Sen met les femmes au centre d’un développement possible des pays les plus pauvres. (…) Instrument, ou finalité, l’émancipation des femmes est fondamentalement traversée par cette question. (…) la question est toujours là. Les femmes sont pour elles-mêmes et pour autre chose, elles sont une fin et un moyen. Monnaie d’échanges, ou plutôt moyen d’échange dans l’histoire politique autant que dans la théorie historique. (…) Il faut donc une volonté politique orientée vers la réduction des inégalités, volonté qui ne peut pas simplement émerger d’un constat partagé à partir de statistiques. Cela relève du combat politique.»

(1) Christian Bessy, op. cit., p. 295.
(2) Geneviève Fraisse, 2004, «Condition ou conséquence, histoire et émancipation des femmes», Première journée de la philosophie à l’Unesco, Table ronde thématique : La philosophie peut-elle créer les chemins à l’anticipation de l’humanité aujourd’hui ?
 Questions sur les droits humains, la démocratie et la citoyenneté.

Répondant aux sceptiques, Sen réaffirme la valeur universelle de la démocratie, car elle dérive du principe de liberté présent dans tout être humain, en dépit des difficultés éprouvées par des pays pauvres à se gouverner par eux-mêmes (1). En outre, il ajoute qu’un régime autoritaire, contrairement à certains préjugés, n’est pas plus apte qu’une démocratie à garantir la satisfaction des besoins primaires d’une population et, par suite, qu’un climat économique plus humain contribue davantage au développement économique. Sen conclut que la démocratie n’est pas un luxe réservé aux pays occidentaux, ce dont atteste l’existence de nombreux combats pour sa conquête et sa défense dans de nombreux pays. Certes, le processus vertueux de dialogue décrit par Sen tente de conjuguer dans une «quatrième voie» originale l’exigence du respect des libertés individuelles et la quête de l’égalité (2). Nonobstant, on peut s’interroger sur les termes mêmes de la diffusion internationale de ce modèle au-delà de la sphère des pays occidentaux.

Dans les faits, la globalisation et la progression du néolibéralisme accompagnent le processus d’extension de la démocratie formelle. Brossat (3) stigmatise ce processus en termes de «fiction édifiante de la représentation», issue de l’alchimie d’un scrutin aboutissant à des majorités «représentatives» bâties sur des taux d’abstention record. Cette fiction est portée par un discours hégémonique à tel point que «la démocratie s’est imposée comme notre unique horizon politique, un mirage préfigurant la thématique de la fin de l’Histoire» (4). Plus, nous dit Samir Amin (5), le «virus libéral (…) abolit l’ouverture sur des choix alternatifs possibles et lui substitue le consensus autour du seul respect de la démocratie électorale procédurale». Devenue le signifiant maître, la «démocratie de marché» rend indistincts les intérêts du capital de ceux de la forme de gouvernement qui se place sous ce signe.

(1) Amartya Sen, 2005, op. cit.
(2) Alexandre Bertin, 2008, « L’approche par les capabilités d’Amartya Sen, Une voie
 nouvelle pour le socialisme libéral », Cahiers du GREThA n°2008-09 (www.gretha.fr).
(3) Alain Brossat, 2013, La démocratie, Al Dante Documents.
(4) Alain Brossat, op. cit.
(5) Samir Amin, 2009, « Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en
 crise ? », (http://www.ieanorsud.univ-nantes.fr/.../telechargement-fichier-fr-sortir.
 du.cap...).
 

Ce qui annule «la possibilité même de baliser le champ d’un affrontement entre des forces en conflit ouvert, et portées par la connaissance intime de ce qui les sépare et les oppose» (1). Ce régime de «démocratie de marché» joue en faveur de ceux qui ont déposé la marque car ils l’emportent en termes de légitimité institutionnelle, de positions de pouvoir, de contrôle de la police des énoncés. Dans ce contexte, la démarche de Sen, en dépit de sa dénonciation du formalisme électoral, conduit à une sorte de dépolitisation. D’une part, le manque de prise en compte de la dimension d’instrumentation de la démocratie aboutit à passer sous silence le fait qu’elle est l’un des principaux outils de remise en selle d’un capitalisme en crise. Par ailleurs, Sen minimise l’incidence de la progression du néolibéralisme sur la perte de substance du processus démocratique. Cette «indigence démocratique» (2), nécessaire à l’avancée des thèses néolibérales, joue donc à l’encontre de la dynamique même des libertés prônée par Sen.

(1) Alain Brossat, op. cit.
(2) Thomas Coutrot, 2005, Démocratie contre capitalisme, La Dispute.

2 réponses sur “Réflexions sur les «chemins de la liberté»”

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